31/8/2026

UN VENDREDI SOUS LA PLEINE LUNE AVEC NICK CAVE & THE BAD SEEDS

Texte : Deborah Marty

Photos : François Capdeville

"Ce concert ne se jouera pas devant le public, mais avec lui. La messe est dite...”

La nuit est tombée sur Saint-Cloud et, au-dessus de la Grande Scène, la pleine lune s’est invitée au spectacle. Elle veille sur la foule comme un projecteur supplémentaire qu’aucun technicien lumière n’aurait osé commander. Quelques minutes plus tard, Nick Cave apparaît, costume sombre, silhouette longiligne, démarche féline. Immédiatement, il n’y a plus que lui.  

Dès “Get Ready For Love”, il vient se mêler à la foule, se rapproche des premiers rangs, cherche les mains et les regards. Le contact n’attendra ni le rappel ni un moment soigneusement calculé au milieu du show : il est immédiat et donne le ton de la soirée. Ce concert ne se jouera pas devant le public, mais avec lui.  

Chez Nick Cave, le charisme tient d’abord à cette manière d’occuper l’espace. Il avance jusqu’au bord de la scène, disparaît presque au milieu des premiers rangs, regagne son piano avant de revenir au contact. Tout semble instinctif alors que tout est parfaitement maîtrisé. À 68 ans, il déploie une énergie impressionnante sans jamais transformer le concert en démonstration physique.  

Derrière lui, The Bad Seeds donnent une ampleur considérable aux morceaux. Percussions, claviers, guitares et chœurs forment un orchestre remarquablement pensé où chacun trouve sa place, à commencer par Warren Ellis, électron libre capable de traiter son violon comme si l’instrument lui avait personnellement cherché des ennuis. Il le caresse, l’agresse, le tord et en arrache des textures improbables. Entre ses mains, le violon devient tour à tour guitare, percussion, générateur de bruit ou simple prolongement de son corps.

“From Her To Eternity” rappelle rapidement que derrière l’élégance du costume demeure une sauvagerie intacte. “Tupelo”, “The Mercy Seat” ou l’inévitable “Red Right Hand” font monter la tension, mais les grands moments de cette soirée ne se trouvent pas uniquement dans les titres les plus attendus. Ils naissent surtout de la manière dont le groupe passe de la puissance au dépouillement sans jamais briser le fil du concert.

Nick Cave peut ainsi haranguer Saint-Cloud avant de retrouver son piano et laisser soudain entrer une fragilité presque inconfortable. Les lumières changent, les instruments s’effacent puis les chœurs prennent de l’ampleur. La voix de la choriste principale joue ici un rôle essentiel. Lorsqu’elle s’élève au-dessus de l’orchestre, elle offre un contrepoint saisissant à la voix profonde et cabossée de Cave et provoque à plusieurs reprises de véritables frissons. Par instants, l’ensemble prend des allures de gospel venu d’une église où l’on ne serait pas tout à fait certain de vouloir recevoir la communion.  

C’est dans ces changements d’intensité que le concert trouve une grande partie de sa force. On passe de la noirceur à une forme de lumière, de la tension au recueillement, sans avoir l’impression d’assister à une succession de séquences. Tout appartient à la même cérémonie.  

Le public se laisse entraîner. Certains chantent les yeux fermés, d’autres restent immobiles tandis que les mains se tendent continuellement vers Cave. Il en attrape certaines, s’appuie sur d’autres, fixe quelques visages. Au milieu de plusieurs dizaines de milliers de personnes, il réussit parfois à créer une étrange sensation d’intimité.  

Il prend également le temps d’évoquer celle qui l’attend en backstage, petit clin d’œil personnel glissé au milieu du concert. L’instant est bref mais rappelle l’humain derrière cette silhouette qui, vue de loin sous les lumières, pourrait presque sembler irréelle.

Cette humanité nourrit aussi les moments les plus bouleversants de la soirée. Les années, les blessures et les drames qui ont traversé la vie de Nick Cave ne sont jamais brandis comme un étendard, mais ils semblent présents dans sa manière d’interpréter ces chansons. La fragilité et la force ne s’opposent plus vraiment chez lui ; elles paraissent désormais avancer ensemble.  

“O Children”, “The Weeping Song” ou “Hollywood” ouvrent ainsi des espaces plus contemplatifs. Warren Ellis continue pendant ce temps d’habiter son propre univers, passant d’un instrument à l’autre avec une gestuelle quelque part entre la transe et la bagarre. Puis les percussions et les chœurs redonnent de l’ampleur à l’ensemble, et le concert reprend sa course sans jamais perdre sa cohérence.

Au-dessus de nos têtes, la pleine lune ajoute une dimension presque irréelle au spectacle. Les lumières découpent les silhouettes des musiciens tandis que cet énorme disque blanc domine Saint-Cloud. Avec Nick Cave, le symbole paraît presque trop parfait : la nuit, les ombres et cette lune immense accompagnent des chansons depuis toujours peuplées de fantômes, de désir, de foi, de mort et de rédemption. Aucun directeur artistique n’aurait pu imaginer meilleure scénographie.

Lorsque “Into My Arms” arrive, quelques notes de piano suffisent à modifier une dernière fois l’atmosphère. Après plus de deux heures de tension, de chœurs, de percussions et de communion avec le public, le dépouillement du morceau offre une sortie d’une simplicité désarmante.

On mesure alors que cette soirée marque la dernière date d’une longue tournée. Rien ne l’aura pourtant laissé deviner. Pas de fatigue visible, pas de pilote automatique ni cette impression que l’on perçoit parfois en fin de parcours chez un groupe venu terminer proprement le travail. Nick Cave & The Bad Seeds jouent encore avec une urgence et une intensité qui donnent le sentiment que le concert pourrait leur échapper à tout instant, alors qu’ils en maîtrisent chaque seconde.

À 68 ans, Nick Cave impressionne évidemment par son énergie, mais la véritable démonstration est ailleurs. Elle se trouve dans cette capacité à transformer une immense scène de festival en lieu de communion, à faire cohabiter violence et délicatesse, et à donner encore à des chansons jouées depuis des années le poids de quelque chose qui se produit ici et maintenant.  

Pendant un peu plus de deux heures, la Grande Scène de Rock En Seine aura ainsi ressemblé tour à tour à une église, un cabaret et un lieu de célébration. On en ressort remué avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose de profondément vivant.  

La foule reprend lentement le chemin de la sortie tandis que la pleine lune veille toujours sur Saint-Cloud. Pour une fois, même le ciel avait soigné sa scénographie.

No items found.
No items found.
No items found.
No items found.
No items found.