Ce samedi soir, le Zénith de Paris s’apprête à accueillir une affiche aussi étrange qu’excitante. Entre black metal performatif, culture māorie et théâtre macabre venu de Suède, la tournée The Airwaves promet bien plus qu’un simple concert. Au sommet de l’affiche, Avatar, groupe que j’ai déjà vu à plusieurs reprises ces dernières années. Impossible d’ailleurs pour moi de ne pas repenser à leur passage marquant à l’Olympia pendant la tournée Dance Devil Dance, dans ma salle parisienne favorite. [Deborah Marty)

J’ai également déjà eu l’occasion de voir Alien Weaponry sur scène, et leur puissance live laisse rarement indifférent. Une chose est sûre en revanche : Witch Club Satan reste pour moi la grande inconnue de l’affiche. Une première découverte qui ajoute forcément un peu de curiosité à la soirée.
Le Zénith, soyons honnêtes, n’est pas forcément la salle que je préfère. Le son y est parfois capricieux et mal équilibré. Mais avec une affiche comme celle-ci, difficile de ne pas être intriguée.
Il faut reconnaître que le plateau est particulièrement bien pensé. Entre black metal performatif, culture ancestrale māorie et théâtre horrifique venu de Suède, la soirée propose un voyage singulier à travers différents imaginaires du metal. Trois groupes, trois univers très distincts, mais une même promesse : celle d’un concert qui dépasse le simple enchaînement de sets pour devenir une véritable immersion dans des mondes où cultures, croyances et spectacle se rencontrent sur scène.
Peu à peu, la salle se remplit et l’ambiance monte doucement dans le Zénith. Les conversations se mêlent aux derniers réglages techniques tandis que la lumière baisse progressivement. On sent cette tension familière qui précède toujours le début d’un concert : ce moment suspendu où tout peut encore arriver.
Dans la foule, je croise d’ailleurs plusieurs fans déjà grimés en clown, reprenant le maquillage devenu emblématique de Johannes Eckerström. Preuve que, même avant d’entrer en scène, l’univers d’Avatar plane déjà quelque part au-dessus de la salle.
Car si beaucoup sont venus pour Avatar, la soirée commence bien avant. Et pour ma part, c’est justement avec Witch Club Satan que débute la découverte.
Witch Club Satan : un rituel sombre et politique

La soirée peut commencer. Et Witch Club Satan ne perd pas de temps pour imposer son univers : sombre, dérangeant et presque ritualiste.
Dès leur apparition, le ton est donné. Les musiciennes arrivent maquillées de corps peints, avec une présence scénique qui évoque davantage une cérémonie occulte qu’un simple concert d’ouverture. Les premières notes résonnent comme une invocation. Leur black metal est brut, abrasif, presque primitif. Les guitares stridentes et les cris déchirants créent un mur sonore oppressant. Mais ce qui frappe surtout, c’est l’atmosphère qui se dégage de la scène.
Les gestes sont lents, presque rituels. Les regards semblent habités. Chaque mouvement paraît chargé d’une intention particulière. Très vite, la salle se retrouve plongée dans une ambiance sombre et pesante, comme si quelque chose d’invisible flottait dans l’air.

Pendant un instant, on pourrait presque croire qu’un démon s’est invité dans la salle.
Mais au-delà de l’esthétique occulte, Witch Club Satan porte aussi un message très politique. À un moment du concert, l’une des musiciennes prend la parole pour lancer une phrase qui résonne violemment dans la salle : « There is no mercy for genocide. And no mercy for Netanyahu. »



Le positionnement est clair et assumé. L’aspect militant du groupe se mêle à une dimension féministe très forte. Sur scène, les musiciennes jouent avec les codes du black metal tout en les détournant : leur attitude est frontale, provocatrice, presque défiant les normes d’un genre historiquement très masculin. Leur présence scénique, parfois presque nue, accentue encore cette volonté de confrontation et de réappropriation.

Entre performance artistique, rituel sombre et prise de position politique, Witch Club Satan ouvre la soirée avec une intensité dérangeante mais fascinante. Un début de concert qui ne laisse clairement personne indifférent.
Alien Weaponry : la puissance de la culture māorie

Après cette plongée dans l’ombre, Alien Weaponry arrive sur scène avec une énergie radicalement différente. Mais si l’atmosphère change, l’idée de rituel reste bien présente.
Avant même que le premier riff ne résonne réellement, le groupe lance un haka. Ce cri de guerre traditionnel de la culture māorie transforme immédiatement l’ambiance de la salle. Ce moment est puissant, presque tribal. On sent dans cette performance une fierté culturelle profonde et une connexion directe avec les racines du groupe.
Le public, d’abord surpris, se laisse rapidement emporter par cette énergie brute.

Musicalement, Alien Weaponry délivre un metal puissant et efficace, entre groove metal et thrash moderne. Les riffs sont lourds, précis et immédiatement accrocheurs. La section rythmique frappe fort tandis que les morceaux alternent entre paroles en anglais et en māori.
Cette dualité linguistique donne aux chansons une identité unique. Le groupe ne se contente pas de jouer du metal : il transporte avec lui une part de son héritage culturel.



Mais c’est aussi sur scène que le groupe impressionne le plus. Leur performance est d’une intensité remarquable. Chaque membre du trio dégage une présence scénique impressionnante et l’énergie ne retombe jamais. Les premiers pogos apparaissent rapidement dans la fosse et la salle commence véritablement à s’embraser.
Alien Weaponry confirme ici ce que beaucoup soupçonnaient déjà : le groupe n’est pas seulement une curiosité culturelle, mais une véritable machine de scène.
Avatar : entrer dans la forêt

Quand les lumières s’éteignent à nouveau, le Zénith de Paris bascule dans un autre univers. L’introduction d’Avatar a quelque chose de profondément cinématographique : une atmosphère sombre s’installe, comme si la salle se transformait peu à peu en clairière perdue au cœur d’une forêt interdite — un décor qui semble tout droit sorti de leur dernier album, Don’t Go In The Forest.

Les musiciens apparaissent alors, comme surgis d’une barque glissant sur un lac en pleine nuit. Puis Johannes Eckerström entre en scène. Maquillage de clown sinistre, sourire inquiétant et regard perçant : le chanteur s’avance comme un maître de cérémonie prêt à entraîner la foule dans son théâtre grotesque et fascinant.
Le premier morceau démarre et la machine Avatar se met immédiatement en marche. Les riffs précis de Jonas Jarlsby et Tim Öhrström s’entrelacent parfaitement tandis que la section rythmique menée par Henrik Sandelin et John Alfredsson impose une base solide.
Mais la soirée prend soudain une tournure inattendue.
À peine le premier morceau terminé, le groupe s’arrête brutalement. Les musiciens quittent la scène, laissant la salle dans l’incompréhension. Très vite, j’apprends par des sources proches de la production que Johannes vient d’être touché à la tête par un tir de pyrotechnie.
Le concert est interrompu.
Pendant quatorze longues minutes, l’incertitude plane dans la salle et l’inquiétude remplace peu à peu l’excitation du début de concert.
Puis la voix de Johannes résonne finalement à nouveau : Avatar revient.
L’ovation est immense lorsque le groupe réapparaît sur scène et relance le concert avec The Eagle Has Landed, avec une énergie impressionnante, comme si rien ne s’était passé.


Une machine de scène impressionnante
Une fois le show relancé, l’énergie semble encore plus forte qu’au début. Comme si cet incident avait soudé encore davantage le groupe et le public.
Avatar enchaîne alors les morceaux avec une intensité impressionnante. Sur scène, Johannes navigue constamment entre plusieurs personnages : clown inquiétant, narrateur malicieux, provocateur et parfois même guide dans cet univers étrange. Mais ce qui frappe surtout, c’est son incarnation totale du personnage. Johannes ne joue pas un rôle : il le vit pleinement. Chaque geste, chaque regard, chaque sourire inquiétant participe à construire ce monde grotesque et fascinant.


Certains titres déclenchent immédiatement la folie dans la fosse. Quand retentissent les premières notes de Let It Burn — en espérant cette fois que le titre reste purement métaphorique au vu de l’incident pyrotechnique du début de concert — le Zénith explose littéralement. Pogos, circle pits et slams apparaissent instantanément. Avec quelques poses de Johannes pour se désaltérer grâce à un jerrican.
La tension monte encore d’un cran lors du rappel avec Hail the Apocalypse, véritable hymne du groupe. Toute la salle scande le refrain avec Johannes, transformant le Zénith en un immense chœur metal.



Musicalement, Avatar se montre d’une précision redoutable. Les guitares de Jonas Jarlsby et Tim Öhrström sont tranchantes, la batterie de John Alfredsson frappe avec puissance et la basse d’Henrik Sandelin maintient l’ensemble avec une solidité impressionnante.
Mais c’est surtout la dimension scénique qui impressionne. On sent que les tournées avec de grands noms et les passages dans de grandes salles ont forgé le groupe. Tout est maîtrisé : les transitions, la dynamique du concert, la manière de capter l’attention du public. La salle est pleine et l’énergie palpable.
Une soirée entre rituels, culture et théâtre
Quand les dernières notes résonnent et que les lumières se rallument, une chose apparaît clairement. Cette soirée n’était pas seulement une succession de concerts.
Witch Club Satan a ouvert la nuit avec un rituel sombre, provocateur et politique.
Alien Weaponry a rappelé la puissance des traditions et de l’héritage culturel māori.
Avatar a transformé la scène en théâtre horrifique, invitant le public à pénétrer dans une étrange forêt peuplée de personnages inquiétants.

Trois visions différentes, mais un même sentiment : celui d’avoir assisté à une expérience où musique, culture et croyances se rencontrent sur scène.
Et malgré l’incident spectaculaire du début de concert, Avatar a prouvé une nouvelle fois pourquoi sa réputation en live ne cesse de grandir.
Avec une salle pleine et une présence scénique impressionnante, le groupe suédois confirme qu’il a désormais franchi un cap. Avatar n’est plus seulement un groupe culte du metal moderne. C’est un groupe qui, très clairement, va compter dans les années à venir.
Texte : Déborah Marty
Photos : François Capdeville