Texte : Deborah Marty
Photos : François Capdeville
La pluie s’est abattue sur Saint-Cloud et le Domaine National en porte encore les stigmates. Il faut zigzaguer, sauter, observer le chemin emprunté par celui qui nous précède et parfois accepter l’inévitable : les chaussures propres ne survivront pas à cette journée. À force que le scénario se répète d’une édition à l’autre, le slalom entre les flaques finirait presque par devenir un rituel de Rock En Seine.
Qu’importe. Le programme qui nous attend mérite bien quelques pieds mouillés.
AFI : Moustache, mulet et sueur

Premier rendez-vous avec AFI et impossible de passer à côté de Davey Havok. Moustache, coupe mulet et musculature particulièrement affûtée : le frontman possède actuellement un look pour le moins atypique. Surtout, il a toujours cette présence qui attire immédiatement le regard.
Ça tombe plutôt bien puisque ce concert sera aussi l’occasion pour moi de m’essayer à mes premiers cours de photographie live.
Et regarder un concert derrière un objectif change pas mal de choses. On guette une lumière, on essaie d’anticiper le déplacement du chanteur, on cherche ce bref instant où tout s’aligne. Avec Davey Havok comme sujet, autant dire que l’exercice n’est pas de tout repos.


Sur scène, AFI possède justement ce qu’il faut pour fonctionner dans un festival. Les morceaux sont immédiats et entraînent rapidement le public, de “Girl’s Not Grey” à “Love Like Winter”, en passant par “Beautiful Thieves”, “The Days Of The Phoenix” et “Silver And Cold”.
Pour clôturer, les Californiens gardent évidemment “Miss Murder”. Le titre est à peine lancé que la réaction se fait entendre. Un de ces morceaux que l’on reconnaît en quelques secondes et qui remplit parfaitement son rôle de final.
Premières photos dans la boîte. Il est temps de retourner patauger.
LANDMVRKS : les prodiges marseillais mettent le feu à Saint-Cloud

À 18h45, direction la Grande Scène pour retrouver les prodiges marseillais de LANDMVRKS. Et Florent Salfati n’en est d’ailleurs pas à sa première apparition de la journée. Quelques heures auparavant, le frontman était venu prêter main-forte à Novelists sur “Heretic”. Un joli passage de témoin entre deux formations d’une scène française qui n’a désormais plus grand-chose à envier à ses voisines internationales.
Cette fois, Florent retrouve sa propre troupe. Et LANDMVRKS n’est clairement pas venu faire de la figuration.
LANDMVRKS entre avec “Creature” et ne tarde pas à rappeler pourquoi sa réputation live n’est plus vraiment à faire. Le groupe marseillais déborde d’énergie et les pyros accompagnent pratiquement chaque morceau. “Death”, “A Line In The Dust” puis “Sulfur” entretiennent la pression pendant que les flammes jaillissent régulièrement devant les musiciens.


L’une des images du concert arrive lorsque Florent profite d’une introduction pour prendre une bombe de peinture et tracer un immense “V” sur une toile installée sur scène. Quelques secondes qui participent parfaitement à la mise en scène d’un show où il se passe constamment quelque chose.
Après “La Valse Du Temps”, “Lost In A Wave” provoque logiquement une belle réaction dans le public avant que “Suffocate” ne vienne terminer le travail.
Difficile de demander meilleur contraste : les pieds dans la boue et les yeux dans les flammes. LANDMVRKS vient de mettre un sérieux coup de chaud à un Rock En Seine détrempé.
TURNSTILE : je n’étais pas prête

Après la déferlante LANDMVRKS, changement d’ambiance avec Turnstile. Les Américains jouissent déjà d'une solide réputation sur scène, mais jusqu’ici, je n’avais encore jamais eu l’occasion de la vérifier par moi-même. C’est donc sans vraiment savoir à quoi m’attendre que je me glisse dans le public.
Il ne faudra que quelques minutes pour comprendre. Quelle énergie !
Il suffit de quelques minutes pour comprendre que regarder tranquillement le concert ne fait pas vraiment partie des options. Sur scène comme devant, tout bouge. Turnstile possède cette capacité à transformer une foule de festival en énorme masse en mouvement sans donner l’impression de forcer quoi que ce soit.
“BIRDS”, “Real Thing”, “ENDLESS”, “I CARE”, “DULL”, “DON’T PLAY”, “MYSTERY”, “HOLIDAY” ou encore “BLACKOUT” passent avec une efficacité redoutable. Même lorsque l’on découvre réellement le groupe en condition live, on se retrouve embarqué.



Mais le plus beau se passe peut-être aussi dans le public.
Et tout devant, en première ligne, la jeune génération est déjà au rendez-vous. Des enfants accompagnés de leurs parents vivent le concert au plus près de la scène. Pas question pour eux de regarder sagement les adultes s’amuser : ils chantent, sautent et se déchaînent avec une énergie assez incroyable. Une image aussi inattendue que touchante au milieu de la tornade Turnstile. La scène est touchante.


Dans le metal et les musiques qui gravitent autour, on parle souvent de transmission. Là, elle est devant nos yeux. Des parents partagent un concert avec leurs enfants et ces derniers semblent parfois encore plus déchaînés qu’eux.
La relève est assurée. Et vu l’énergie affichée, elle risque même de nous pousser dehors plus tôt que prévu.
Turnstile restera en tout cas ma grosse claque inattendue de cette journée. Première rencontre en live et certainement pas la dernière.
DEFTONES : retour en adolescence

22h55, Deftones peut maintenant refermer la soirée. Dès l’arrivée du groupe, l’ambiance change. La scénographie est superbe, les lumières enveloppent les musiciens et cette atmosphère si particulière s’installe. Chez Deftones, la lourdeur n’a jamais empêché de planer, et le concert joue constamment avec ces deux sensations, capable de nous écraser une seconde avant de nous laisser dériver la suivante.
Les titres anciens se mêlent aux compositions plus récentes et, au centre de tout cela, Chino Moreno donne de sa personne. Le chanteur saute absolument partout, traverse la scène et semble parfois incapable de rester au même endroit plus de quelques secondes. Pas mal pour accompagner une musique qui, elle, peut nous envoyer très loin sans bouger d’un centimètre.


Il y a aussi les retrouvailles. “My Own Summer (Shove It)” suffit déjà à réveiller quelques souvenirs, mais lorsque vient “Change (In The House Of Flies)”, c’est toute une époque qui revient avec lui. J’avais découvert le morceau grâce à la bande originale de La Reine Des Damnés, une BO qui aura servi de porte d’entrée vers tout un univers à pas mal d’entre nous. Quelques notes suffisent alors pour être projeté des années en arrière et retrouver une adolescence que l’on croyait soigneusement rangée quelque part. Bon sang, ça ne nous rajeunit pas.
Entendre aujourd’hui “Change (In The House Of Flies)” résonner devant une foule immense possède forcément une saveur particulière. Pendant quelques minutes, les années écoulées importent assez peu et Deftones peut achever cette journée dans ce mélange de puissance et d’apesanteur qu’il maîtrise si bien.


Il faut ensuite penser à rentrer et retrouver l’une des activités récurrentes de cette édition : le slalom entre les flaques. Celles installées devant la scène ont atteint des proportions assez impressionnantes et certains festivaliers ont visiblement décidé qu’il était désormais inutile de les contourner, préférant carrément s’y traîner. Après tout, lorsqu’on est déjà trempé, autant terminer le travail. On admire le courage à distance car, franchement, il ne fait pas chaud, et l’on préfère zigzaguer une dernière fois avant de quitter Saint-Cloud avec des chaussures dans un état qu’il vaut mieux ne pas évoquer.
Cette journée de Rock En Seine nous laisse finalement quelques images bien ancrées : mes premières tentatives derrière l’objectif devant AFI, LANDMVRKS jouant avec le feu alors que nous pataugeons dans la boue, des gamins complètement déchaînés devant Turnstile et quelques milliers de personnes retrouvant soudainement leurs jeunes années avec Deftones.
Les générations et les groupes changent, mais cette envie de se retrouver devant une scène, elle, ne vieillit décidément pas.
