Interview : Blandine Marcé
Photos : François Capdeville
A l'occasion de la tournée européenne de Lorna Shore, Metalleux de France a eu le privilège de s'entretenir avec leur frontman Will Ramos, pour découvrir les coulisses de leur cinquième album I Feel the Everblack Festering Within Me.

Tout d'abord, comment ça va ? Heureux ? Prêt pour le tour ?
Je suis heureux, et je me sens prêt pour cette prochaine tournée. J'ai l'impression qu'elle n'est plus aussi loin qu'il y a deux semaines... Nous partons dans cinq jours, donc... Ca devient très réel ! On prend les mêmes et on recommence !
J'ai trop hâte. Je serai à Paris et ce sera la première fois que je vous verrai.
Ah, génial. Tu ne sais donc pas à quoi t'attendre. J'espère que c'est une bonne chose.
Une de mes connaissances m'a dit que la dernière fois qu'elle est allée te voir, elle a pleuré. C'était tellement intense et beau qu'elle n'a pas pu s’en empêcher.
Ah, c’est très bien. C’est exactement de ce que nous voulons. Que les gens ressentent le truc à fond.
Passons maintenant à quelques questions. Comment s'est déroulé le processus de création du nouvel album I Feel the Everblack Festering Within Me ? Avais-tu une idée précise de ce que tu voulais avec les autres membres du groupe ? Par exemple, il y a beaucoup de chansons personnelles, liées à ta famille, etc. Était-ce un choix délibéré ou est-ce venu plus naturellement ?
J'ai toujours des centaines de milliards de paroles écrites quelque part dans mon téléphone. J’ai essayé de rendre cet album plus personnel, avec des choses réelles que j'ai vécues. Je me dis que si je l'ai vécu, cela signifie que d'autres personnes l'ont certainement vécu aussi, donc... Je voulais écrire quelque chose dans le genre.
J'ai tout un tas de trucs dans ma base de données de paroles. Comme je l'ai dit, j'écris tout le temps. Donc, quand on s'est réunis pour écrire, ça a donné quelque chose comme : « OK, l'ambiance de cette chanson sera joyeuse, et celle-là sera triste », et moi qui me dis : « D'accord. Parcourons la base de données et voyons ce que j'ai comme paroles joyeuses », ou « Maintenant, trouvons des paroles que j'ai écrites quand j'étais triste ». Tu vois ce que je veux dire ? Et puis je mets tout à plat, et s'il faut les modifier un peu les paroles pour les rendre plus intéressantes et les adapter à la chanson, c'est ce qu'on fait.
Pour Prison of Flesh, je voulais écrire une chanson sur la démence, mais je ne savais pas comment m'y prendre. Quand j'ai écouté Prison of Flesh pour la première fois, on aurait dit une chanson où tu fuyais un démon ou quelque chose qui essayait de t'attraper. Je me suis dit : « C'est pas mal, mais on pourrait peut-être essayer de personnifier la démence en un être réel, faire comme s'il s'agissait de démons qui essaient de t'attraper, et que tu fuyais ces démons », tu vois ? C’est ce genre de petites choses qui se sont retrouvées dans chaque chanson. Tout avait son rôle et tout a été sculpté pour s'intégrer parfaitement.

Prison of Flesh a été l'une des chansons que j'ai le plus écoutées l'année dernière. Je crois que je l'ai écoutée deux ou trois fois par jour pendant deux semaines. Je trouvais qu'elle correspondait vraiment à ce que je ressentais dans mon rapport à la santé mentale. En tant que chanteur et en tant que groupe, pensez-vous qu'il est important de parler des questions de santé mentale ou au moins d'avoir une position claire sur ce genre de sujets sensibles, en particulier à travers la musique metal ?
Je pense que je ne devrais écrire sur un sujet que si je me sens vraiment concerné. Si je ne suis pas confronté à un problème et que j'écris une chanson à ce sujet, cela ne me semblera pas tout à fait authentique en tant qu'artiste, simplement parce que je ne suis pas capable d'écrire sur quelque chose que je n'ai pas moi-même vécu, tu vois ? Je peux essayer, mais je pense que ça ne sera jamais tout à fait juste. Si c'est quelque chose qui me passionne vraiment, comme la démence ou ma relation avec mon père, je vais l'écrire. Et je pense que c'est là que ça ressort le plus naturellement, quand tu écoutes ça et que tu te dis : « Waouh, cette personne a vraiment vécu le truc ». Et je sais que c'est parce que ce sont des émotions que j'ai ressenties, et non pas parce que je porte un masque. Je ne veux plus porter de masque pour écrire de la musique. Je veux juste ressentir les choses telles qu'elles doivent être ressenties et les exprimer.
C'est génial. Je ne parle plus à mon père, et « Glenwood » m'a semblé très vrai.
Écoute. Je l'ai écrite pour moi tout en sachant que d'autres personnes pouvaient ressentir la même chose, passer par là. Et c'est pour ça qu'écrire des choses plus personnelles fonctionne si bien. Tout le monde a ses moments, même si on ne le dit pas à voix haute. Et je pense que le fait de savoir qu’on est pas seul à ressentir ce genre de choses est aussi très thérapeutique dans la musique. Surtout quand vous êtes en concert, et que vous voyez d'autres personnes crier cette phrase que vous aimez tant. C'est vraiment génial, et c’est une des raisons pour lesquelles j'adore faire ça.

C'est le côté cathartique de la musique que j'aime aussi beaucoup dans le metal.
Tout à fait.
J'ai l'impression que c'est votre album le plus “lourd” à ce jour, et ce n'est pas peu dire, car vous avez déjà sorti des albums fantastiques auparavant. Je dirai même que c'est l'un de vos meilleurs.
Merci.
Il est vraiment cohérent et très puissant, avec ses éléments mélodiques, ses chœurs, etc. Est-ce que votre approche a été différente de celle des autres albums ? Par exemple, avez-vous décidé ensemble de donner plus de puissance à la voix et aux instruments ?
Nous avons vraiment essayé de garder la même approche, et suivi exactement le même processus pour écrire cet album. Je pense que la seule chose qui a changé, ce sont les expériences que nous avons vécues entre cet album et le précédent [Pain Remains, 2022]. C'est toujours la même chose, mais maintenant, lorsque nous écrivons, nous sommes un peu plus conscients de la façon dont nous écrivons, ce qui nous aide à mieux jouer en live. On ne se déteste pas quand on est sur scène, en mode : « Putain, c'est la chanson la plus difficile qui soit, on va devoir la jouer pendant une heure et demie », parce que ça, ça craint vraiment.
On essaie de donner de l'énergie à tout le monde. On voulait vraiment en être conscients et attentifs. Par exemple, s'il y a un passage de guitare incroyable, on le laisse prendre la place. On le laisse respirer. Et puis je fais mon petit passage au chant, et ensuite je laisse la guitare prendre le relais. Et puis je reprends, et la guitare reprend. C’est un échange.
Sur le nouvel album, je voulais vraiment en être plus conscient, pour ne pas risquer de « vomir des mots ». Genre balancer autant de mots que possible, avec la guitare qui joue autant de notes que possible, ce qui donne un mélange de riffs pas forcément bon. Je voulais que tout respire comme il se doit. Ce sont des choses que les gens ne remarquent même pas, mais je le sais parce que j'y ai travaillé, évidemment.

Je suis une grand fan de musique classique, mais aussi de metal, et nous avons de magnifiques choeurs ici. Je t'ai d'abord connu parce que j'ai vu les vidéos que tu as réalisées avec Elizabeth Zahroff de Charismatic Voice. Et je sais que tu peux chanter en voix claire grâce à la reprise de Sleep Token que tu as faite une fois. Ma question est donc : serais-tu prêt à introduire davantage de nouveaux éléments dans votre musique ? Aller plus loin et, je ne sais pas, ajouter des voix d'opéra, ou des voix claires, ou ce genre d'expérimentation ?
J'adorerais, mais la chanson doit en avoir besoin. Je ne veux jamais ajouter quelque chose qui n'a pas sa place. Ce n'est pas parce que vous pouvez faire quelque chose que vous devez le faire. C'est un problème courant que beaucoup de groupes ont aujourd'hui. Pas tous les groupes, évidemment, mais beaucoup de groupes qui se disent : « Ça ne colle pas, mais je veux montrer aux gens que je sais chanter ». Et puis, tu te retrouves avec une chanson deathcore et tout à coup, il y a ces voix claires qui apparaissent au hasard. Et je veux dire... C'est bien, mais ça ne colle pas, c'est comme si ça n'avait pas sa place là, tu vois ? Et c'est ce dont nous essayons d'être pleinement conscients quand nous écrivons.
J'adorerais mettre des voix claires dans nos morceaux, mais je ne vais pas les ajouter juste pour le plaisir. Mais, tu sais, cet album m'a vraiment donné beaucoup de liberté pour la mélodie, dans le sens où je peux faire du pitch screaming, parce que j'ai beaucoup chanté et je me suis amélioré dans ce domaine. Le pitch screaming peut aller dans les deux sens. On peut crier ou chanter, et ça ressemble aux deux pour un auditeur qui ne sait pas ce qui se passe. Donc d'une certaine manière, il y a du chant, et d'une autre manière, il n'y en a pas. J'espère que le prochain album en comportera, mais... je ne sais pas. Nous en sommes encore loin, donc je ne peux pas te le dire.
Y a-t-il quelqu'un avec qui tu aimerais collaborer ?
Il y a plusieurs groupes. J'adore Bilmuri, j'adore Make Them Suffer, j'adore Spiritbox. Ce sont certains de mes groupes de metal préférés que j'écoute encore aujourd'hui. Je n'écoute plus beaucoup de metal du tout, en fait. J'écoute beaucoup d'autres choses, littéralement tout le reste. Si je devais choisir des groupes de metal, il n'y en aurait probablement que trois ou quatre auxquels je donnerais une chance à ce stade, et ce sont sans aucun doute ceux-là.

Si ce n'est pas trop personnel, qu'est-ce que tu écoutes ? Parce que j'écoute aussi beaucoup de musiques différentes, donc je comprends parfaitement que tu ne veuilles pas écouter du metal tous les jours...
Écoute, pour moi, écouter du metal tout le temps, c'est juste... C'est mon travail. Ce n'est donc pas aussi excitant que pour les autres, qui en écoutent juste pour le plaisir. Mais bon, j'écoute parfois des groupes comme Citizen. J'adore le groupe français Novelists. C'était l'un de mes groupes préférés quand j'étais plus jeune. Je les adore toujours aujourd'hui. Ils sont vraiment géniaux, surtout avec leur nouvelle chanteuse. Vraiment, bravo à eux. J'adore le groupe Mini Trees, Joseph. J'aime toujours certaines chansons de The Plot In You. C'est tellement aléatoire. Tu vois ce que je veux dire ? J'écoute des chansons qui sont du rap japonais, une autre qui est du R&B japonais de 1984 ou quelque chose comme ça, puis il y a... du rap américain aléatoire, etc. Je pense que les gens devraient arrêter de voir le metal ou la musique comme quelque chose de noir ou blanc. On n'est pas obligé d'écouter un seul genre. Tu passes une bonne journée ? Si oui, tu veux vraiment écouter une musique qui donne envie de massacrer toute la ville ? Non, peut-être pas. Peut-être que si je suis vraiment énervé, j'écouterai quelque chose comme ça, mais la plupart du temps, je vais probablement écouter quelque chose qui me fait me sentir bien quand je fais un long trajet en voiture. C'est mon avis sur la question. Il y a un temps et un lieu pour tout.
Je te comprends, parce que ma playlist est remplie de genres très différents. Je peux passer de Georges Brassens à du deathcore, puis à des opéras de Wagner... Mais je me laisse porter.
Une chose que j'ai remarquée, c'est qu'aujourd'hui, beaucoup de gens qui écoutent notre musique n'avaient jamais écouté de metal auparavant. Ils n'étaient tout simplement pas ouverts à ce genre musical. Et c'est normal, tout le monde n'est pas obligé d'être ouvert à tout, mais je crois sincèrement que chaque genre musical peut plaire à tout le monde, selon le moment et l'endroit. Et c'est pourquoi nous assistons à une résurgence de l'écoute du metal. Des groupes que je considérais comme les plus importants autrefois sont aujourd'hui l'ombre de ce que sont les groupes de metal émergents, en terme d’audience. Il y a des groupes de metal actuels qui ont huit fois plus d'auditeurs mensuels que ces groupes de metal qui pour moi étaient "les plus importants" [en terme d'impact et d'audience]. Et tu me dis qu'aujourd'hui, ce tout petit groupe a plus d’audience qu’eux ? Ca parait impossible. Mais ça montre que le monde du metal est en pleine croissance. Les gens lui donnent sa chance. Et ça m’enthousiasme vraiment.
Es-tu impatient de partir en tournée européenne ? Comment te prépares-tu ? Que souhaites-tu voir dans les fosses, en France ou ailleurs ?
Je suis impatient de partir en tournée cette fois-ci. D'habitude, juste avant de partir, je commence à rassembler tous mes petits accessoires et autres objets amusants, que ce soit mes moustaches, mes pastilles pour la gorge ou d'autres trucs pour ma voix. Je suis donc en train de préparer une grande pile de « trucs pour la tournée ». C'est comme ça que je procède. Pour ne rien oublier, je laisse tout en vrac dans un coin de la pièce. Comme ça, quand le moment de partir en tournée arrive, je mets tout dans la valise.
Je suis en pleine préparation. Les choses bougent par ici. Je suis impatient de jouer ces morceaux en live, car je sais qu'ils sont très récents pour beaucoup de gens et que tout le monde ne les a pas encore entendus. J'espère donc qu'ils seront aussi enthousiastes que ceux qui les ont entendus pour la première fois et qui sont devenus complètement fous. C'est en tout cas ce que j'espère. Je ne sais pas si ça se passera comme ça, mais on verra bien.

Je pense que c'est à peu près ce qui va se passer, car j'ai l'impression que Lorna Shore est très apprécié ici. D'après ce que j'ai vu, les gens veulent vous voir. La dernière fois, je crois que vous avez fait salle comble à Paris, donc je suis sûr que ça va être génial.
Je l'espère. C'est en tout cas le plan. De faire un truc génial. Donc si ça marche, c’est parfait.
As-tu un moment mémorable, marquant, peut-être drôle ou quelque chose qui te vient à l'esprit, qui s'est produit pendant l'enregistrement de cet album ?
Il y en a toujours beaucoup, mais il y en a un dont je me souviens particulièrement en ce moment, quand on enregistrait... Je crois que c'était A nameless hymn. Oh, non, c'était Lionheart. Quand on a enregistré Lionheart, tout le groupe était dans le studio, et on a invité tout le monde pour faire les voix. Je dis bien tout le monde. Notre photographe, notre producteur, tout le monde était dans cette putain de pièce. Et on a chanté ces deux lignes vocales 150 millions de fois. C'était complètement fou, parce que personne dans le groupe n'avait jamais pensé qu'il ferait un jour des parties vocales. Mais pendant qu’on enregistrait la chanson, et cette idée m'a semblé parfaite dans ma tête. Je pouvais clairement la projeter dans l’album. Je me suis dit que si on pouvait le faire, ce serait génial. Et c'était complètement barré. Personne n'avait jamais fait ça, à part moi, évidemment, puisque c'est mon travail. Mais c’était drôle. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais, d'avoir tout le monde là et de voir des gens qui ne chantent jamais faire de leur mieux pour chanter. C'était génial. C'est l'un de mes morceaux préférés de tout l'album. C'est ce grand refrain juste avant le refrain. C'est comme un pré-refrain, mais c'est juste un tas de voix empilées les unes sur les autres. On dirait une salle d'opéra remplie de gens. C'était génial. La prochaine fois que tu l'écouteras, tu l'entendras et tu te diras : « C'est de ça dont il parle ».
Avez-vous quelque chose à dire aux fans de Lorna Shore ou aux fans de metal français ?
« Tout le monde, on vient à Paris, nous sommes très excités » [Will Ramos a dit cette phrase en français]. Et ça va être sympa. Donc si quelqu'un veut voir la plus grande version de Lorna jamais vue, « Si tu veux écouter plus de musique » [en français], on est prêts. On est là pour vous. Et nous espérons que vous allez passer un bon moment. Alors profitez-en.
Je suis définitivement prête !
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Retrouvez Lorna Shore en tournée en France le 4 février à la Halle Tony Garnier de Lyon, et le 5 février au Zénith de Paris - La Villette.
