Dans un paysage Metal français dominé par les sonorités modernes — metalcore, hardcore — Sortilège est un pilier incontestable du Heavy Metal made in France. Nous les avions découverts sur la scène du Heavy Week-End, 1ère édition en 2024 où leur show nous avait marqué, mêlant puissance, charisme et récits épiques clamés en français. Sortilège ouvrira le concert de Saxon lors de leur tournée française aux Zenith de Nantes, Toulouse et Paris. [Rencontre avec Christian Augustin, chanteur, et Olivier Spitzer par François Capdeville]

Aujourd’hui, dans une scène nationale dominée par le metalcore (Landmvrks, Novelists...), vous apparaissez comme les porte-étendards du Heavy Metal français. Comment vous vous situez dans ce paysage ?
Christian : Nous évoluons dans une niche qui est celle du heavy metal old school, moins bankable que les locomotives actuelles comme Landmvrks, qui portent haut et fort un Metal français avec en plus la capacité à s’exporter avec succès. Bravo à eux. Nous concernant, Sortilège s’est reformé en 2019 en respectant une identité forgée bien avant que le mot “metalcore” ne devienne un standard.
Alors que l’intérêt pour le Metal ne cesse de croître en France auprès du grand public -depuis notamment la prestation de Gojira aux JO -, est-ce que le Heavy Metal bénéficie de plus de soutien aujourd’hui qu’à vos débuts ?
Christian : Aujourd’hui, les outils permettent de produire des maquettes quasi professionnelles, là où autrefois il fallait convaincre avec des moyens dérisoires : nous enregistrions nos démos sur des K7. Mais malgré ces avancées, le Heavy Metal traditionnel reste un marché de niche. Le public est bien plus présent en Allemagne, en Scandinavie ou en Europe de l’Est, mais rien de comparable avec l’essor des scènes modernes.
Le français est-il un frein pour s’exporter ?
Christian : La langue française reste un défi permanent. Chanter en français dans le Rock est un exercice d’équilibriste. Le français est une langue poétique, avec une accentuation qui ne se prête pas aussi bien que l’anglais au Rock. Pourtant, Je crois que nous avons réussi à maintenir une certaine puissance dans notre phrasé tout en exploitant la richesse poétique de la langue.
Après toutes ces années, la scène reste-t-elle une motivation majeure pour Sortilège ?
Christian : La scène est ce pourquoi Sortilège existe. C’est ce qui nous fait avancer. Pas comme un simple prolongement de l’album, mais comme une nécessité. Faire un disque, c’est exister. Monter sur scène, c’est vivre. Et malgré les années, l’énergie est intacte.
Olivier : Simplement différente. Là où, autrefois, il s’agissait de “croquer le monde”, aujourd’hui, l’envie est la même — mais avec plus de recul et peut-être de réalisme. Aujourd’hui on croque le monde avec des couverts en argent.
Un concert récent mémorable ?
Olivier : Je me souviens d’un Motocultor incandescent, avec des centaines de Metalleux qui scandaient notre nom. Et pourtant nous avions une certaine appréhension. Le Motoc’ est réputé pour son public avide de Metal extrême... Je me souviens que nous avions renforcé notre son et notre show pour coller aux attentes du public.
Quelle est la prochaine marche à franchir pour Sortilège ?
Christian : Les ambitions oscillent entre envie d’ailleurs et réalité économique. Comme je te le disais, nous sommes plus réalistes qu’à 20 balais. Le Canada, l’Amérique latine, le Japon font rêver, mais chaque tournée est un calcul. Le merchandising, notamment, peut devenir un frein dans certains territoires. D’abord, pour des questions de coûts, on ne voyagera pas avec notre merch.
Olivier : Et puis, par exemple, en Amérique Latine, les organisateurs impriment eux-mêmes les tee-shirts et les vendent évidemment moins chers. C'est une manne financière en moins pour nous.
Le titre “Poids de l’âme” revêt une dimension spirituelle...
Christian : “Poids de l’âme” s’inscrit dans une fascination pour la mythologie égyptienne, notamment la figure d’Anubis et la symbolique de la pesée de l’âme. Mais au-delà, c’est une quête plus large : celle du sens, de l’origine, de la vie après la mort. Une curiosité ancienne, presque instinctive.
D’où vous vient cet intérêt pour le mystique et l’ésotérisme ?
Christian : Depuis l’enfance, je m'intéresse aux questions existentielles. Et mon attrait pour les civilisations anciennes, les mystères archéologiques, les manifestations extraterrestres… sont autant de portes d’entrée vers une réflexion plus profonde notamment sur notre place dans l’univers. Toute cette réflexion est une matière fertile pour l’écriture.
Musicalement, on retrouve des sonorités orientales...
Olivier : effectivement tu y reconnaîtras des influences variées : celtiques, orientales, indiennes, nord-africaines. Les quarts de ton me font vibrer... les textures dites exotiques sont autant de couleurs sonores qui viennent enrichir les compositions. Led Zeppelin et les Beatles ont exploré des sonorités orientalisantes, folk. Et je suis toujours fans de leur travail et ils me fascinent toujours autant.
Christian : Notre processus créatif est “très organique” : Olivier apporte une trame avec des accords et ensuite nous construisons nos trames musicales, moi j’apporte une mélodie vocale en chantant en “yaourt”. Enfin quand la base est posée, je travaille les textes pour faire coïncider les sons et les mots, selon l’angle narratif.
Christian, tu es chanteur de gospel je crois...
Christian : Tout à fait. Quand j'ai arrêté de chanter à la fin du premier chapitre de Sortilège en 1989, j'avais besoin de me retrouver dans une structure. Je voulais travailler sur moi et je me suis tourné vers le Gospel. Cela m'a permis d'avoir pendant 20 ans une gymnastique vocale qui a développé mon oreille. Le gospel a apporté une discipline vocale, une meilleure compréhension des harmonies et une richesse dans les chœurs. Une influence discrète mais bien réelle. Ecoute, Horizons, il y a du chœur gospel dedans.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre carrière ?
Chistian : Le regard est simple : continuer. Continuer à créer, à jouer, à avancer.
Olivier : Avec la conscience du chemin parcouru.
Christian, si tu pouvais parler à ton toi-même à l'âge de 10 ans, tu lui dirais quoi ?
Christian : Bosse ton anglais ! C’est vrai que dans notre milieu c’est un peu limitant : je regrette de ne pas pouvoir échanger comme j’aimerais avec les gens qui viennent nous voir en concert. Pour me consoler, je me dis que j’ai réussi à créer une spécificité française. Mais sinon... Rester soi-même. Avancer. Ne pas écouter les autres. Et apprendre à être un peu plus souple aussi.
Un mot pour les Metalleux de France qui vont lire cette interview ?
Christian : Merci de nous suivre dans nos aventures musicales. J'en profite pour tirer mon chapeau à la nouvelle génération d’artistes Metal, celle qui franchit aujourd’hui les frontières avec aisance.
Olivier : Et sinon écoutez notre nouvel album Le Poids de l’Âme. Nous avons mis tout notre cœur et le travail de production est je pense de grande qualité. Vous verrez : il y a plein de sonorités à capter. C’est une œuvre qui se dévoile dans la durée.
