[Interview et photos réalisées par François Capdeville]
Quelques heures avant leur concert à la Cigale,; nous avons rencontré Laura, guitariste des Pussy Miel, pour discuter de leur premier EP Bee Raged, du renouvellement de la scène rock française, du Covid, des femmes dans le rock et de cette rage qui ruisselle dans leur production. Un échange humain et sincère avec un groupe qui prend toujours plus d'ampleur, bien au-delà de leurs Landes natales. Les Pussy Miel sont actuellement en tournée dans toute la France.

Comment tu te sens avant ce concert à la Cigale ?
Je suis hyper excitée. Même s’il y a toujours ce sentiment de ne jamais être totalement prêt, nous sommes déterminées à donner le meilleur de nous-mêmes.
Tu es stressée ?
Pas encore. Je vais surtout l’être une demi-heure avant de monter sur scène. Ce qui est drôle, c’est que je suis souvent plus stressée dans des salles intimistes, où les gens sont très proches. Sur les grandes scènes, tu distingues moins le public et les cris du public sont un moteur qui nous portent énormément.
Vous vous connaissez depuis une dizaine d’années. Il y a d’abord eu les cours de batterie au Circus (un espace culturel à Cap-Breton) où vous faites connaissance, puis l’idée de monter un groupe ensemble...
Inés a été moteur dans le projet et puis il y a eu le dispositif XL Tour - un tremplin musical- qui nous a permis de faire des résidences, nous ont donné des outils et un cadre de travail. Ça nous a énormément aidées.
Au même moment, on a été programmées au Xtreme Fest. Cette programmation a joué un rôle clé parce qu’on s’est dit : « OK, maintenant il faut y aller ». Honnêtement, on n’était pas vraiment prêtes.

Avez-vous les mêmes influences musicales ?
Plus ou moins. On a un socle commun autour du rock au sens large. La chance qu’on ait eue à Capbreton et dans toute cette région, c’est qu’il y a énormément de concerts : des groupes locaux, des tournées, des bars et des salles très orientées rock. Notre culture musicale s’est construite en allant voir des concerts.
On passait notre temps au Circus, mais aussi dans plein d’autres lieux : la Tabal, le Café Musique, Dabadaba à Saint-Sébastien… Et quand on ne jouait pas, on allait voir jouer les autres.
Il y a aussi toute la scène espagnole, notamment à Bilbao, qui est extrêmement dynamique, avec de très grosses affiches métal.
Ce rendez-vous à la Cigale est votre premier concert à Paris ?
Pas tout à fait. On avait déjà joué en banlieue parisienne, à Magny-le-Hongre, à la Fête de l’Huma, puis récemment à Montreuil. Mais, c’est la première fois qu’on joue dans Paris intra-muros.
Comment êtes-vous devenues la première partie d’Elmer Food Beat ?
On avait joué avec eux dans un festival en Ariège, Les Moissonneuses. Ils sont restés sur le côté de scène pendant tout notre concert et apparemment ils ont beaucoup aimé.
Le soir, on a mangé ensemble, le courant est très bien passé.
Quelques mois plus tard, on était justement assises à cette même terrasse (où se déroule l'interview) en se disant : « Ce serait incroyable de jouer un jour à la Cigale ». Deux jours après, Lolo, le bassiste d’Elmer Food Beat, est venu nous voir à Nantes et nous a proposé cette première partie.
Tout s’est fait de manière très spontanée, d’artistes à artistes, sans management ni label. Ce sont eux qui nous ont choisies.

Elmer Food Beat, est un groupe qui marqué les 90's en France. Qu’est-ce qu’ils représentent pour vous ?
C’est clairement la génération de nos parents. On n’était même pas nées quand ils ont commencé.
Avant tout, ce sont des gens très sympas. Leur musique est une musique festive, populaire, très rock’n’roll à l’ancienne.
Aujourd’hui, avec le recul, il y a forcément des questions qui se posent autour de certaines chansons comme Daniela. Mais il faut aussi replacer ça dans un contexte : il y avait beaucoup de second degré.
On s’est quand même renseignées avant d’accepter cette tournée. Personnellement, j’ai déjà refusé de jouer avec certains artistes à cause de condamnations pour violences sexuelles. Là, ce n’était pas le cas. C’est un sujet complexe. La société évolue, les mentalités aussi. Mais il faut distinguer des paroles provocatrices d’une véritable prédation.
Vos textes évoquent parfois le Covid et certaines formes de contrôle social. Pourquoi ce sujet ?
Toutes nos chansons racontent des choses très personnelles.
Le Covid, on l’a vécu de manière ambivalente. D’un côté, on avait la chance d’habiter dans un endroit proche de la nature, donc on pouvait respirer un peu. J’ai aussi beaucoup joué de la guitare.
Mais tout notre univers s’est arrêté d’un coup : plus de concerts, plus de répétitions, plus de vie culturelle.
Je travaillais au Circus. On ne savait même pas comment on allait payer le loyer.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est la manière dont la responsabilité était reportée sur les individus, y compris les enfants, mais à outrance à mon sens.
Et forcément, en tant qu’artiste sensible, ça nourrit une réflexion sur le contrôle social, la peur, les injonctions.
Qu’est-ce qui vous donne la rage aujourd’hui ?
Les injustices sociales, le sexisme, le racisme… On est des personnes très sensibles.
On vit dans un monde magnifique et extrêmement violent à la fois. Il y a de l’amour, de la compassion, de la beauté… mais aussi énormément d’égoïsme et de brutalité.
Notre musique n’est pas militante au sens politique du terme, parce qu’on veut avant tout faire de la musique. Mais oui, nos convictions transparaissent forcément dans nos textes.

Dans votre bio, vous mentionnez des influences stoner, alors que votre musique est très rapide.
Parce qu’il y a quand même ce côté lourd, ces cassures rythmiques, ces passages très massifs qu’on adore.
On écoute énormément de stoner et on aime mélanger cette lourdeur avec des passages plus punk, plus rapides. On aime les contrastes : le lent, le rapide, le lourd.
Ça crée de la tension et de la surprise dans la musique.
Votre carrière est en accélération...
De plus en plus. Entre les tournées, les mails, l’organisation, les répétitions… la gestion du groupe représente quasiment 80 % de notre temps.
Et comment tu gères ça avec ta vie de famille ?
Mes enfants ont 18 et 16 ans maintenant, donc c’est plus simple. Ils sont autonomes.
Quand ils étaient petits, c’était plus compliqué. Mais aujourd’hui, ils voient surtout que leur mère fait de la musique avec passion. Et honnêtement, ce qui les intéresse surtout, c’est que le frigo soit plein.
Comment tes enfants perçoivent-ils ton parcours ?
Pour eux, je reste leur mère avant tout. C’est surtout dans le regard de leurs copains qu’ils réalisent parfois que c’est particulier. Ma fille écoute énormément de rock aujourd’hui, souvent les mêmes groupes que j'écoutais ado. C’est drôle.
Tu joues aussi avec Lucie Sue ?
Oui. Avec Lucie Sue, je suis musicienne au service du projet, mais ce n’est pas mon groupe. Je joue avec elle actuellement, même s’il y a parfois des remplacements quand les tournées se chevauchent.
Comment vois-tu la jeune scène française rock et métal aujourd’hui ?
La France a énormément de chance grâce à l’intermittence et aux salles subventionnées.
Quand tu vois certains groupes américains ou anglais, tu réalises aussi qu’ils ont dû traverser des conditions beaucoup plus dures pour arriver là où ils sont. Et il est vrai qu'ils sont d'un très haut niveau professionnel.
Mais il y a aujourd’hui un public toujours plus nombreux pour les musiques extrêmes en France. Le Hellfest a joué un rôle énorme, mais pas seulement. Il y a de plus en plus de salles qui programment du métal.
Vous sentez-vous investies d’un rôle de représentation pour les femmes dans le rock ?
Oui, complètement. Quand je vais dans un festival, j’ai envie de voir des femmes sur scène parce que ça me permet de me projeter. Avant de devenir musicienne professionnelle, je manquais de modèles féminins et ça me faisait énormément douter.
Les femmes sont encore beaucoup jugées sur leur apparence, leur technique ou leur tenue que les hommes. Donc forcément, voir davantage de femmes sur scène, c’est important. Mais notre objectif ultime, c’est qu’un jour ce ne soit plus un sujet.

Vous voulez rester indépendantes ?
Totalement. On veut garder notre identité et ne jamais devenir un produit façonné par l’industrie.
Quand tu signes sur de gros labels, il y a des enjeux financiers énormes. Certaines artistes ont raconté comment on voulait contrôler leur image, leur maquillage, leurs vêtements… Nous, ça, c’est hors de question.
Quel artiste t’inspire en ce moment ?
Les Die Spitz, un groupe texan composé de quatre femmes.
J’adore leur côté brut, grunge, sans filtre. Elles vivent aussi ce truc où on leur colle immédiatement une étiquette « punk féministe » simplement parce qu’elles sont des femmes.
Musicalement et humainement, je les trouve très inspirantes.
Quel groupe français faudrait-il interviewer selon toi ?
Mafia Sofa. Ils viennent aussi du Pays Basque et ils ont sorti un excellent album récemment. Très rock psychédélique, très années 70.
Un dernier mot pour les lecteurs de Métalleux de France ?
Allez voir des concerts. Soutenez les artistes.
