A l’occasion de la sortie du nouvel album d’Alter Bridge qui répond au doux nom d’Alter Bridge, nous avons rencontré Mark Temonti et Myles Kennedy que l’on ne présente plus. Nous avons discuté de leur nouvel opus, mais aussi de l'avènement de l’IA et son impact sur la création, de la manière dont ils ont construit au fil des albums une carrière solide, et de leur expérience d’enregistrement d’Alter Bridge -l'album- dans le légendaire studio Van Halen. [Par François Capdeville]
Myles : ...c’est quoi Uncle Acid and the Beats sur ton tee shirt? (en s’adressant à moi)
Moi : Un groupe de Doom très sombre qui joue avec les codes des thrillers et des films d’épouvante des 70’s.
Myles : ah cool... The Hills Have Eyes / La colline a des yeux, Texas chainsaw... c’était vraiment une époque très créative. Malgré les petits budgets le cinéma faisait des choses incroyables. Et bien je vais écouter ça...
Messieurs, rentrons dans le vif du sujet. Le titre Slave and Master m’a fait penser à ce type qui un jour a dit au cinéma “I will be back”
Mark : Oh Terminator... j’adore la série.
Myles : Moi aussi.
...Un film qui explore la relation homme machine comme votre titre qui explore la place de l’IA dans notre société. Comment analysez-vous son impact pour la société et pour vous en tant qu’artiste ?
Mark : on en a beaucoup parlé avec Myles ces derniers temps. Je pense que c’est terrifiant de voir combien son usage progresse vite. Je pense que les compositeurs et les artistes en général doivent être méfiants. Aujourd’hui, les plateformes de streaming sont inondées de titres générés par IA.
Myles : c’est la première fois que tu peux faire tout ce que tu veux et probablement en mieux et plus rapidement que les précédentes générations. D’un côté, je suis impressionné par la technologie par tout ce qu’elle peut apporter à l’homme dans son besoin de connaissance et de création intellectuelle. De l’autre, l’IA progresse à une vitesse tellement rapide, que l’on ne sait pas vraiment ce qu’il en sera... Imagine un môme qui rêve de devenir écrivain. Cela nécessite de la pratique et de l’investissement de soi pour s’accomplir. Je me demande comment on peut continuer à etre motivé quand on voit la puissance de l’IA ?

Falling from Scales est un titre magnifique. Un titre sombre qui me fait dire qu’il n’y a pas de rédemption possible dans cette histoire d’amour...
Myles : c’est un titre très sombre sur la désillusion. C'est l’histoire d’un homme qui voit sa vie d’avant se diluer petit à petit.
C’est une expression tirée de l’ancien testament je crois...
Myles : en effet, j’avais lu cette expression dans un bouquin et je me suis toujours dit que j’allais la réutiliser pour un titre.
Vous avez enregistré dans le studio de Van Halen. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?
Mark : c’est un rêve qui s’est concrétisé pour nous. On a grandi avec Van Halen. C'est un très grand groupe dont les Américains sont très fiers. Quelque part, il fallait que l’on soit à la “hauteur” du lieu. Donc, nous nous sommes préparés pour être en confiance et livrer le meilleur. Ce studio n’a pas bougé. Il y a tellement de mémoire. C’est un endroit qui te tire naturellement vers le haut en tant qu’artiste.
En parlant de Van Halen... A-t-il été une influence dans votre apprentissage de la guitare ?
Myles: j’ai commencé avec Breakin’ The Law de Judas Priest qui m’a bien occupé tout un été. Et je me souviens avoir acheté la partition d’Eruption. J’ai juste réussi à jouer l’intro en tapping... Quand j’ai vu la technicité et l'ampleur du travail, j’ai laissé tomber (rire).
Alter Bridge. Pourquoi avoir donné votre nom à cet album ? Était-ce une manière de célébrer vos 20 ans de carrières ?
Mark : nous en avons beaucoup discuté avec le groupe. Le titre s’est imposé naturellement. Simple et efficace ! Et puis pour le streaming, c’est beaucoup plus efficace pour retrouver l’album.
20 ans de carrière à être sur la route ensemble et à partager votre intimité. Comment décririez-vous votre relation ?
Myles : un groupe, c'est comme un mariage. Tu partages ta vie au quotidien et de temps en temps tu as besoin de prendre du temps, sinon le couple explose. Par chance, nous travaillons souvent sur plusieurs projets. Et nous travaillons dur, de manière exigeante. Quand nous sommes dans cet état de concentration, nous disparaissons. Et donc un groupe, c’est finalement une relation longue basée sur le respect, la confiance et l’empathie, c’est à dire comprendre les besoins des autres. En fait, il faut être cool. Certains groupes n’auraient pas survécu à deux décennies de carrières. Je suis reconnaissant.
Mark : A chaque fois que l’on se retrouve avec Myles pour Alter Bridge, nous sommes contents. C’est un peu l’histoire du frère que tu vois à Noel une fois par an. (Rire)
Retour en 2004. Est-ce que vous imaginiez avoir une grande carrière à l’époque ?
Myles : pas du tout. On n’avait aucune idée de tous les chemins qui était possibles et de ceux que nous allions prendre. Personne ne pensait qu’Alter Bridge allait durer deux décennies.
Mark : en tout cas, nous savons désormais que l’on finira musicien professionnel jusqu’à la retraite et au-delà. Alter bridge n’était pas un groupe facile à lancer et ça nous a pris des années à construire des fondations solides en termes de business pour que l’on soit pérenne. Ça fait seulement 2 ou 3 albums qu’Alter Bridge est solide. We did it!
Myles : Parlant du passé, j’ai rangé ma cave il n'y a pas longtemps et j’ai trouvé un cahier avec les paroles originales de Black Bird (2eme album) . p
Mark : oh shit! j’en ai jeté des choses
Myles : je cumule les boîtes de carton partout chez moi. D’ailleurs, j’ai toujours mes vieilles têtes d’ampli... Shiva, Ubershall...
J’ai lu quelque part que vous avez dépassé le milliard d’écoute en streaming. Quelle sera la prochaine grande réalisation pour Alter Bridge ?
Mark : 2 Milliards ! Honnêtement, je suis encore étonné. Je n’avais jamais imaginé que ça arriverait. Je n’ai jamais cherché les milliards de streams ou le succès.
Myles : question difficile. Tout dépend de ce que l’on entend par réalisation.
Mark : faire la plus belle chanson.
Myles : si tu cherches à être une star et vendre 15 Millions d’albums, alors il faut le faire pour les bonnes raisons. Par exemple, comme disait Mark, composer la plus belle chanson. Quand, je vois certains jeunes faire de la musique que pour la notoriété ou pour exister sur les plateformes type Instagram, j'ai envie de leur dire que cela ne durera pas dans le temps. Dans le groupe, nous sommes en dehors du “look at me” / “Regardez-moi !”et c’est probablement ce qui nous a permis de durer.
Est-ce que le nombre de followers est important pour vous ?
Myles : je m’en contre-fous... les plateformes me font perdre du temps. Ce qui nous intéresse c’est quelle sera la prochaine chanson à conquérir ou quelle sera la prochaine idée à mettre en musique.
Avez-vous eu des doutes dans votre carrière ?
Mark : On en a eu des tonnes.
Myles : même encore aujourd’hui, on peut douter. Mais, nous travaillons avec détermination pour les atténuer. Nous échangeons beaucoup aussi au sein de l’équipe.
Qu’aimeriez-vous dire aux p’tits gars d’Alter Bridge en 2004.
Mark : gardez vos tee-shirts sur vous !
Myles :"Enjoy!" Profitez de chaque jour. On ne sait pas ce que réserve l’avenir. Et travailler ! C'est un business très compétitif où tout le monde veut devenir une rock star et il faut travailler dur pour se démarquer.
Myles : ça me fait penser à un documentaire sur Bill Gates. Il n’était peut-être pas le meilleur dans son domaine de compétence, mais il n’a jamais abandonné pour atteindre son rêve. Et c’est la même chose pour les artistes. Il faut être déterminé. Quand j’ai démarré, il y avait des gens bien plus talentueux que moi. Mais ma détermination a été un élément clé dans ma carrière. La musique est une lanterne dans nos vies. Elle nous ramène toujours à l’essentiel. Toujours.
François Capdeville
Photo : Chuck Brueckmann
