28/10/2026

Leee John / Imagination : du groove à l’éternité

Quarante-cinq ans après les débuts d’Imagination, Leee John continue de faire dialoguer les genres et les générations. Avec sa voix reconnaissable, son sens de la mélodie et ses arrangements sophistiqués, le chanteur britannique a contribué à façonner le son soul-funk des années 1980. Des classiques comme Body Talk, Music and Lights ou Just an Illusion ont traversé les décennies, influençant la pop, le hip-hop et la musique électronique. Repris, samplés et remixés, ces titres témoignent de la modernité d’Imagination, dont le catalogue mêle soul, jazz, funk et sonorités électroniques, et qui a vendu quelque 30 millions d’albums.

Loin de se reposer sur ses succès passés, Leee John poursuit ses explorations musicales. Avec son nouveau single Proud & Bold, enregistré avec Byron Stingily, il célèbre la résilience et l’unité. Le 14 novembre 2026, il retrouvera le public parisien au New Morning pour célébrer les 45 ans d’Imagination. Une occasion de redécouvrir un artiste qui refuse les étiquettes. Car derrière le groove et les harmonies se dessine aussi une histoire qui parle aux amateurs de Metal : celle d’un musicien nourri par le blues, fasciné par les excès scéniques de Kiss ou de Parliament-Funkadelic, un musicioen qui a jammé avec David Coverdale (White Snake) et qui est convaincu que la rencontre entre les univers fait naître les musiques les plus intéressantes. De la soul au hard rock, Leee John rappelle que l’audace, l’énergie live et le goût de la liberté n’appartiennent à aucun genre. [Interview réalisée par François Capdeville]

Leee John par François Capdeville

Pourquoi notre public de metalleux devrait connaitre ta production musicale dans un univers qui semble éloigné ?

Pour moi, tout est lié. Le rock vient aussi du blues, du jazz et du gospel. Quand on ralentit le rock, on retrouve le blues. Les musiciens de rock ont eux-mêmes été influencés par la soul et la musique de Motown. Mick Jagger, par exemple, a grandi avec ces sonorités.

Le problème, c’est que les gens ont tendance à enfermer les artistes dans des catégories. Or, je ne me suis jamais limité à un genre. La musique est un langage commun, et plus on est ouvert, plus on comprend les liens entre les styles.

Vous avez notamment rencontré David Coverdale, le chanteur de Whitesnake. Comment cette rencontre s’est-elle produite ?

Nous travaillions tous les deux à Los Angeles, dans le même hôtel, le Mondrian. Le soir, nous nous retrouvions et nous improvisions ensemble au piano. C’était très naturel. Nous avons immédiatement accroché.

Je ne connaissais pas vraiment Whitesnake à l’époque. J’ai ensuite écouté leurs disques et découvert une voix incroyable, très différente de ce que l’on pouvait imaginer. Nous aimions aussi échanger nos rôles : lui avait parfois envie de chanter quelque chose de plus jazzy, tandis que je voulais explorer un registre plus rock. Cette liberté était passionnante.

Vous avez également croisé la route de musiciens comme Freddie Mercury.

Freddie Mercury est devenu un très bon ami. Mon ami Peter Straker, qui était l’un de ses proches, avait enregistré deux albums produits par Freddie. Lorsque nous nous rencontrions, Freddie voulait comprendre comment je construisais mes harmonies vocales.

Chez moi, cela vient assez naturellement. J’aime tellement les mélodies que j’ai l’impression de me réveiller avec elles et de m'endormir avec l’harmonie. Je peux entendre une première ligne vocale, puis construire les autres voix autour.

Sur les disques d’Imagination, beaucoup de gens ne réalisent pas que je réalise moi-même une grande partie des harmonies. C’est pourtant une dimension essentielle de notre son.

Ces rencontres m’ont montré que, malgré les différences de styles, nous ne sommes jamais si éloignés les uns des autres.

Au moment où Imagination rencontrait le succès, la scène britannique voyait aussi émerger la New Wave of British Heavy Metal, avec Iron Maiden ou Motörhead. Aviez-vous conscience de ce qui se passait dans ces autres univers musicaux ?

Oui, mais nous étions surtout plongés dans tout ce qui se passait autour de nous. À la fin des années 1970, j’écoutais du disco, du reggae, du dub et beaucoup de soul américaine. Je fréquentais les sound systems et les soirées reggae. J’ai aussi vécu aux États-Unis pendant un certain temps, ce qui m’a permis de découvrir beaucoup de musique soul.

À cette époque, le Brit Funk commençait à émerger, avec des groupes comme Hi-Tension. Je connaissais beaucoup de ces musiciens et je suivais leur évolution. Avant Imagination, j’avais déjà joué dans plusieurs formations, avec des influences très diverses : calypso, reggae, soul et funk.

Tout coexistait. Il y avait la new wave, le Brit Funk, le rock et toutes sortes d’expérimentations. Les frontières étaient beaucoup moins rigides qu’on pourrait le croire aujourd’hui.

Imagination se distinguait aussi par son esthétique très marquée, ses costumes et son apparence théâtrale. Était-ce une manière de provoquer le public, comme pouvaient le faire certains groupes de hard rock ?

Nous voulions avant tout proposer quelque chose de différent sur scène. Nous étions des musiciens habitués à jouer en concert et nous cherchions à repousser les limites de la performance. Chacun avait son style, son apparence, sa façon d’occuper l’espace.

Dans les années 1980, tout allait très vite. Les nouvelles technologies, les séquenceurs, les boîtes à rythmes et les premiers samplers transformaient la manière de produire la musique. Visuellement aussi, tout changeait. Les artistes voulaient exprimer leur personnalité autrement.

Avec Imagination, nous avons apporté notre propre vision, et d’autres artistes se sont ensuite inspirés de notre apparence et de nos pochettes de disques.

Pensez-vous que cette exubérance visuelle était comparable à celle d’Alice Cooper, de Kiss ou d’Iron Maiden ?

Il y avait des points communs, même si l’intention n’était pas exactement la même. Dans le rock, la provocation pouvait être très directe. Dans la soul, le funk ou le jazz, elle s’exprimait différemment. Chez nous, la musique restait centrale, même si l’image avait son importance.

Quand je repense à certaines tenues, je me demande parfois pourquoi nous portions cela ! Mais le public adorait. Je me souviens de notre passage dans l’émission Top of the Pops, vêtus de combinaisons dorées ! Le lendemain on ne parlait que de nous !

L’industrie du disque comprend rapidement ce qui fonctionne. Les maisons de disques et les équipes de management veulent vendre davantage, alors elles encouragent les artistes à aller toujours plus loin. On finit parfois par devenir un modèle commercial. C’est arrivé à beaucoup d’entre nous, quelle que soit notre origine.

David Coverdale et moi comprenions bien cette situation. Nous savions ce que l’industrie attendait de nous, mais nous avions aussi envie d'explorer d’autres choses. C’est ce qui rendait nos échanges intéressants.

Aujourd’hui, votre musique continue de toucher des publics très différents. Comment expliquez-vous cette longévité ?

Je suis reconnaissant que notre musique ait traversé le temps. De jeunes auditeurs la découvrent encore aujourd’hui. Cela prouve qu’une bonne chanson peut continuer à vivre bien après sa sortie.

Vous avez récemment proposé une relecture de Highway to Hell, le classique d’AC/DC. Comment est née cette version ?

Je travaillais avec un artiste français et nous étions en train d’improviser en studio. Nous cherchions un groove, sans idée préconçue. C’est souvent comme cela que je fonctionne : je pars d’une sensation, d’un rythme, puis je vois où cela me mène.

Pour Highway to Hell, j’ai voulu mettre en avant une dimension rhythm and blues et gospel. Je n’ai pas cherché à faire une simple imitation de l’original. Je voulais m’approprier le morceau et lui donner une autre couleur.

Ce n’était ni une blague ni un coup publicitaire. Si une chanson me plaît, je peux avoir envie de la réinterpréter de manière inattendue. J’ai d’ailleurs reçu un très beau compliment de la part du chanteur original, qui a apprécié mon travail. Cela m’a fait plaisir.

Seriez-vous prêt à revisiter d’autres classiques du hard rock ?

Si la chanson est bonne, pourquoi pas ! Il y a des choses que j’ai enregistrées et qui sont encore en réserve. Certaines pourraient surprendre les gens.

J’aime beaucoup entendre de nouvelles versions de morceaux connus, notamment lorsque des artistes les transforment complètement. J’ai entendu des relectures de titres d’Imagination dans un esprit jazz, et j’ai trouvé cela très intéressant. Certains morceaux peuvent prendre une dimension totalement différente selon la manière dont on les interprète.

Vous avez également collaboré avec Gorillaz. Que vous apporte ce type d’expérience ?

C’est toujours un plaisir. Il leur arrive de m’appeler pour me proposer de venir sur scène comme invité surprise. Récemment, j’étais encore avec eux en tournée, notamment à Dublin, en Espagne et en Italie.

Leur public est très ouvert, entre hip-hop, rap et funk. Cette rencontre entre les styles fonctionne particulièrement bien. Le titre The Lost Chord a notamment permis de faire dialoguer nos univers.

J’aime ces collaborations parce qu’elles me donnent l’occasion de rencontrer des publics différents et de continuer à expérimenter. Je ne veux pas rester enfermé dans une formule.

Lorsque vous regardez votre parcours, quels sont les moments qui vous rendent le plus fier ?

Je préfère regarder devant moi. J’ai encore beaucoup de choses à faire et je suis toujours dans le train de la vie. Mais j’ai accumulé énormément de souvenirs précieux.

Avant Imagination, j’ai beaucoup joué sur scène. J’ai commencé très jeune et j’ai signé avec un label à l’âge de 15 ans. J’ai joué dans des pubs, des salles de bingo et toutes sortes de lieux. Certains de ces endroits accueillaient jusqu’à 2 000 personnes. Nous pouvions y faire plusieurs passages dans la même soirée.

Cette période m’a beaucoup appris. Lorsque le succès est arrivé avec Imagination, j’étais préparé à monter sur scène. Mais il y avait une différence : ce qui était auparavant un plaisir devenait aussi un travail, avec davantage de discipline et d’exigences.

Je me souviens notamment de l’enregistrement de Body Talk. Je savais exactement ce que je voulais chanter. Les producteurs n’étaient pas encore convaincus de la direction. Lorsque nous avons enregistré le morceau, nous l’avons fait en une seule prise, avec les improvisations vocales. C’était exactement ce que j’avais en tête.

Votre engagement dépasse la musique. Vous avez réalisé plusieurs documentaires autour de la culture et de questions sociales. Pourquoi est-ce important pour vous ?

J’ai notamment travaillé sur des documentaires liés à l’enfance en Afrique du Sud, en Tunisie et en Zambie. J’ai également réalisé un film consacré à Sainte-Lucie, l’île dont mes parents sont originaires, pour mettre en valeur sa culture et son patrimoine.

Avec Police and Thieves, je me suis intéressé aux violences au couteau qui touchent les jeunes et aux histoires de personnes issues d’une même communauté. J’ai rencontré des gens aux parcours très différents, notamment un ancien membre de gang devenu prêtre, ainsi que des policiers.

Écouter les histoires des autres permet aussi de mieux comprendre la sienne. On découvre des parcours, des difficultés et des façons de s'en sortir auxquels on n'aurait pas forcément pensé.

Je crois que notre rôle, en tant qu'artistes et musiciens, est aussi d'apporter de la positivité, de faire réfléchir et de donner de l'espoir. La musique peut aider les gens à traverser des moments difficiles. Elle possède un pouvoir de rassemblement qui me paraît essentiel aujourd'hui.

Vous continuez à travailler avec de jeunes artistes. Que vous apportent-ils, et que cherchez-vous à leur transmettre ?

Ils ont un autre regard sur le monde. De mon côté, j’ai une expérience et une histoire qu’ils veulent découvrir. Mais je cherche aussi à comprendre ce qui les intéresse, ce qu’ils veulent raconter et ce qu’ils écoutent.

Parfois, j’ai l’impression que certains se limitent à ce qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux. Tout va tellement vite qu’on peut oublier de prendre le temps de construire quelque chose.  

J’essaie donc de partager mon expérience tout en restant à l’écoute. Quand je travaille avec un jeune musicien, je le laisse d’abord proposer ses idées. Ensuite, nous discutons. Je peux lui expliquer pourquoi un choix fonctionne ou, au contraire, pourquoi il mérite d’être retravaillé.

J’aime particulièrement le jeu des musiciens en direct. J’adore entendre une basse, une guitare, sentir l’expression personnelle d’un instrumentiste. Rien ne remplace cette spontanéité.

Sur Proud & Bold, par exemple, je travaille avec un jeune bassiste très talentueux. Il possède un vrai sens du groove, mais je voulais qu’il quitte un peu l’ordinateur pour jouer réellement son instrument. Il avait besoin de se concentrer sur son jeu et de développer son expression musicale.

C’est ce que j’essaie de transmettre : la technique compte, mais il faut aussi savoir écouter, ressentir et donner une véritable intention à ce que l’on joue.

Leee John par François Capdeville

Si vous pouviez parler au jeune Leee John de dix ans, que lui diriez-vous ?

Je lui dirais de continuer à rêver et de ne jamais cesser de développer son imagination.

À dix ans, je jouais du violon dans l’orchestre de l’école, du tambourin, et je faisais aussi du théâtre. J’avais beaucoup d’idées. Lorsque j’écrivais, je voyais déjà des scènes, comme si je regardais un film. Cette façon de visualiser les choses m’a accompagné lorsque j’ai commencé à écrire des chansons pour Imagination. J’imaginais déjà les images qui pourraient les accompagner.

J’ai également appris beaucoup de ma mère, qui s’est énormément investie dans la vie associative. Elle m’a transmis des valeurs importantes, notamment le sens du travail et la capacité à mener plusieurs projets de front.

Être un artiste noir n’a pas toujours été facile. J’ai été confronté au racisme, notamment lorsque je vivais aux États-Unis. Ma mère m’avait appris une chose importante : certaines personnes vous regarderont toujours à travers leurs préjugés, mais cela ne doit pas vous empêcher de vous considérer comme un individu à part entière.

Il faut rester tourné vers l’avenir. Si l’on garde trop de rancœur, on finit par ne plus avancer. non

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux metalleux de France ?

Continuez à faire du rock ! Le rock et la soul ont beaucoup en commun, et il faut garder cette énergie vivante.

Je me souviens d'un concert de Parliament-Funkadelic, à la fin des années 1970, au Hammersmith Odeon. Le spectacle était incroyable, avec des costumes extravagants, une mise en scène folle et une musique qui mélangeait funk, soul et jazz. Je me suis dit que je voulais faire partie de cet univers.

Ce concert m'a marqué parce qu'il montrait qu'il n'y avait aucune limite à la créativité. On pouvait être audacieux, aller très loin et proposer quelque chose de totalement inattendu.

C'est cette liberté que j'aimerais retrouver dans la musique aujourd'hui. Peu importe que vous aimiez le rock, le metal, le funk ou la soul : l'essentiel est de garder l'esprit ouvert, de prendre du plaisir et de continuer à faire du bruit !

Keep on rocking !

‍

Leee John se produira au New Morning pour une soirée unique et 2 concerts exceptionnels le samedi 14 novembre 2026

‍

No items found.
No items found.
No items found.
No items found.
No items found.