Depuis ses débuts, The Last Internationale fait de la musique un terrain de lutte, s’inscrivant dans un rock contestataire comme ses prédécesseurs Janis Joplin ou Neil Young. À mesure que le groupe gagne en visibilité, son engagement résonne avec une actualité toujours plus brûlante : inégalités sociales, tensions politiques et quête d’un monde plus juste.
Le 6 novembre, le duo formé par la chanteuse Delila Paz et le guitariste Edgey Pires ouvre un nouveau chapitre avec la sortie de *Road to Freedom*. Un titre évocateur pour ces artistes qui n’ont jamais séparé leur musique de leurs convictions. Nous avons rencontré Delila et Edgey dans les bureaux de Gérard Drouot Production, à Paris, pour parler de leur vie entre New York et le Portugal, de la symbolique de cette pochette, de leur rapport à l’industrie musicale et du rôle politique des artistes. [par François Capdeville]

Alors, comment se passe la vie au Portugal ?
Edgey — Nous sommes toujours sur la route Nous passons davantage de temps au Portugal qu’à New York en ce moment, mais nous voyageons constamment. Quand nous sommes au Portugal, nous sommes dans le nord, près de Porto. J’ai de la famille là-bas.
Vous envisagez de vous installer définitivement au Portugal ou ailleurs en Europe ?
Delila — Nous ne nous imaginons pas rester immobiles. Nous sommes toujours actifs, toujours en tournée. Nous sommes des globe-trotters. Qui sait ? Peut-être que nous vivrons un jour en France.
À l’écoute de "Road to Freedom", j’ai été particulièrement touché par les morceaux lents qui mettent en avant la voix très soul de Delila - je trouve. "I Can Hardly Wait" me fait penser à une prière.
Edgey — Elle aime aussi les morceaux lents !
Cette dimension soul et incantatoire semble faire partie de votre identité. Je vous avais vus au Heavy Weekend en 2024, et j’avais aimé votre façon d’embarquer le public en vous mêlant à la foule. Delila m'avait fait penser à une prédicatrice.
Delila — Plus nous avançons, plus cette dimension prend de place dans notre vie artistique. En quittant Los Angeles et l'industrie musicale, nous avons pu nous reconnecter à nous-mêmes. En privilégiant la musique plutôt que le business, nous touchons quelque chose de plus profond. Après les concerts, nous prenons le temps de rencontrer le public — parfois plus longtemps que nous ne jouons !
Le début de « I Can Hardly Wait » m’a rappelé « Always Somewhere » de Scorpions, même si les morceaux prennent ensuite des directions différentes...
Delila — Tu es la première personne à nous le dire. Il va falloir vérifier !
La pochette de l’album évoque-t-elle plutôt le cauchemar américain ou le rêve américain (les étoiles ndlr)?
Delila — L’art doit susciter quelque chose chez chacun. Une pochette peut avoir plusieurs sens.
Edgey — Nous nous sommes inspirés d’une pochette de Sly and the Family Stone, avec des étoiles américaines noircies, un geste politique. Nous voulions une image minimaliste, en écho aux thèmes lourds de l’album. Dans le titre Road To Freedom qui ouvre l'album, la lumière est partagée : nous avons donc ajouté un rayon lumineux.
Delila — Les étoiles noires et rouges peuvent elles aussi avoir plusieurs sens. L’étoile noire diffuse sa lumière et transforme un peu les autres étoiles.

"Road to Freedom" est présenté comme le récit d’un groupe qui refuse de se taire. Après près de vingt ans de carrière, pourquoi cette histoire résonne-t-elle aujourd’hui ?
Edgey — Refuser de défendre une cause est un choix, mais c’est aussi politique. On ne peut pas être neutre quand les événements sont en marche. Dire « nous sommes simplement un groupe de rock » tout en refusant de commenter les actes illégaux de son gouvernement revient à choisir le silence, qui profite au système. Chacun doit faire des choix et en assumer les conséquences. Certains artistes prennent position malgré les risques pour leur carrière, et c’est encourageant. Nous voyons trop peu d’artistes le faire. Kneecap ou Macklemore parlent franchement, comme Muhammad Ali qui a refusé de céder, ou Nina Simone qui a dû s’exiler. Ces exemples nous rappellent que les conséquences d’une prise de position peuvent être assumées.
Le climat d’incertitude — changement climatique, violences, extrémismes et inquiétudes pour l’avenir — rend-il votre travail plus actuel et votre public plus réceptif ?
Delila /Je n’avais jamais vu les choses ainsi. Nous avons surtout l’impression de faire la même chose depuis longtemps, même si notre son a évolué.
Edgey — Après le Covid, nous avons perdu des abonnés et senti que certaines personnes étaient désorientées. Notre chanson « 1984 » a été appréciée mais certaines personnes ne comprenaient pas notre message sur la liberté.
Delila — Le monde était confus, mais nos convictions n’avaient pas changé. Nous avons toujours critiqué les grandes entreprises pharmaceutiques : nous n’allions pas changer de discours pendant le Covid pour soutenir ces entreprises ou une administration, démocrate comme républicaine.
Edgey — Nous n’avons jamais officiellement soutenu de candidat. Certains, comme Bernie Sanders, ont défendu des idées intéressantes, mais son silence sur le génocide nous a interrogés. Aux États-Unis,
Votre rôle est important parce que vous portez aussi un message positif. En France, les étudiants et les lycéens manifestent en ce moment. Qu’aimeriez-vous dire à cette jeune génération, qui s’inquiète pour son avenir ?
Edgey — La lutte sera longue. Elle dure depuis les années 1970, peut-être même avant. Mais les jeunes ont du feu en eux : il faut continuer. Et même si l’on fait des erreurs, il faut continuer à avancer.
Delila — Notre groupe n’a jamais cherché à dire aux gens comment penser ou comment vivre. Les groupes devraient repousser les limites et dire des choses radicales, parfois dérangeantes, pour inciter les gens à réfléchir de façon critique. Vous n’êtes pas obligés d’être d’accord avec votre groupe préféré, et vous n’êtes pas obligés d’être d’accord avec nous.
Edgey — Nous avons toujours soutenu toutes les formes de résistance. Quand certains disent que les étudiants vont trop loin ou qu’ils détruisent des choses, cela ne me préoccupe pas. Parfois, il faut faire du bruit pour être entendu. Donnez-moi un exemple, dans l’histoire de l’humanité, où nous avons changé les choses uniquement en suivant gentiment les voies démocratiques. Les concessions ne sont jamais arrivées simplement parce que les gens se sont montrés dociles. C’est aussi ce que dit cette chanson de Malvina Reynolds.
Vous faites de la musique depuis presque vingt ans. Vous avez signé avec une major américaine, puis vous avez choisi de ne pas poursuivre avec elle. Aujourd’hui, avec ce nouvel album et les tournées européennes à venir, j’ai l’impression que votre carrière accélère de nouveau. Comment vivez-vous ce nouvel élan après cette période de pause ?
Delila / Edgey — Cela ressemble vraiment à un nouveau départ. Après notre expérience avec la major, nous avons sorti un album en autoproduction. Il a fallu retrouver qui nous étions, nous écouter à nouveau. En fait, chaque tournée et chaque album ressemblent à un nouveau départ, mais c’est particulièrement vrai aujourd’hui.
Est-ce que votre ancienne maison de disques cherchait à orienter vos choix artistiques et votre carrière d’une manière qui ne vous convenait pas ?
Delila / Edgey — Cela a commencé par de petites choses. Ils ne comprenaient pas le titre d’une chanson : « Life, Liberty, and the Pursuit of Indian Blood ». Les radios ne voulaient pas la diffuser parce que le titre était trop long. Ils ne comprenaient pas non plus le nom du groupe. Notre agent de booking américain nous disait qu’il ne comprenait pas ce nom et que personne ne le comprendrait. Je lui demandais s’il savait lire !
Delila — Lors d’une réunion, quelqu’un a même voulu rebaptiser le groupe « Delilah ». Ce n’était pas le label, mais notre manager essayait secrètement de changer le nom. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ils ne voulaient même pas que je mange une pizza. Un jour, on m’a reproché d’avoir mangé une part. Nous sommes-nous encore en contact avec eux ? Non. Un groupe de personnes, notamment notre agent de booking de l’époque, nous a mis sur liste noire et a fermé toutes les portes qui s’ouvraient devant nous.
Edgey — C’est aussi pour cela que nous sommes ici. En tant qu’homme dans un groupe avec une chanteuse, j’ai pu voir de près ce que signifie être une femme dans le rock ou dans l’industrie musicale. C’est brutal. Les critères ne sont pas les mêmes pour les femmes et les hommes.
Delila — On ne m’interdisait pas officiellement de manger certaines choses, mais on me faisait comprendre que cela déplaisait si je mangeais une part de pizza. Il y avait aussi tout un système de contrôle. On nous préparait des tenues. je me souviens avoir refusé de porter des vêtements que le label avait prévus : mini-jupes et talons. Je me suis demandé s’ils voulaient faire de nous des pop stars. Ça n’a pas marché.

Comment votre expérience en Europe a-t-elle changé votre façon de penser et d’écrire, ou votre identité artistique reste-t-elle profondément new-yorkaise ?
Delila / Edgey — Sortir de New York nous a fait comprendre que le monde ne se résume pas à notre ville. Nous apprécions le sentiment de communauté en Europe.
Delila / Edgey — Les Français nous semblent accueillants, avec un tempérament parfois aussi direct que celui des New-Yorkais. Le public français analyse les paroles en profondeur, et nous aimons aussi aller au fond des choses.
...C’est très français de chercher le sens caché des choses, nous aimons bien analyser!
Delila / Edgey — À New York, nous avons vu Fox News présenter les mouvements étudiants en France comme une catastrophe. Pourtant, les images montraient des gens à vélo, en promenade ou en train de courir. Le discours nous semblait très éloigné de la réalité.
Votre expérience européenne influence-t-elle aussi votre musique de façon inconsciente ?
Delila — Nous sommes comme des éponges : tout nourrit notre écriture et nos émotions, parfois sans que nous nous en rendions compte.
Edgey — Nous voulons aussi préserver notre identité new-yorkaise. La ville nous a façonnés, notamment avec sa culture du travail intense, sa réactivité et cette conviction qu’il existe toujours une solution. Pour nous, ce n’est pas New York contre l’Europe, mais New York face au reste du monde. Nous ne disons jamais non : même si une possibilité semble minime, nous cherchons un moyen d’avancer. Nous voulons garder cette conviction que tout est possible.
Pour terminer, vous avez traversé beaucoup d’épreuves. Si vous pouviez retrouver Delila et Edgey à l’âge de dix ans, quels conseils aimeriez-vous leur donner, à la lumière de votre expérience ?
Delila — Je crois que je me dirais la même chose qu’aujourd’hui : arrête de trop t’inquiéter pour toi-même. Fais les choses, tout simplement. Tu peux t’inquiéter pour le monde, mais arrête de te faire du souci pour les petits détails qui te concernent. Et aie davantage confiance en toi.
Edgey — Je lui dirais de faire confiance à son instinct, de l’exercer et de l’affiner, parce qu’il en aura besoin. Prends tes décisions en écoutant ton instinct. Il ne se trompe jamais. Écoute-le, et tu prendras de bonnes décisions. J’aurais aimé le faire plus tôt.
