[Interview réalisée par François Capdeville]
Depuis ses débuts à Londres en 2014, Saint Agnes s’est forgé une réputation basée sur sa musique viscérale, mêlant rock alternatif, post-punk, nappes sales électro. Mené par Kitty A. Austen et Jon James McMullin, le groupe refuse les compromis artistiques et suit son propre chemin, quitte à dérouter son public d’un album à l’autre. Leur nouvel album, The Ghosts of Everything, poursuit cette quête d’indépendance en abordant les notions de pouvoir, de contrôle, de deuil et d’émancipation personnelle. Dans cette discussion, Saint Agnes revient sur son parcours, sa vision du monde et cette intensité émotionnelle qui fait sa singularité.

Le titre de votre nouvel album à des évocations biblique...
Jon James McMullin : Le titre est né pendant l’écriture du disque. Même si les chansons parlent souvent d’expériences très personnelles vécues par Kitty, nous étions aussi témoins de quelque chose de plus vaste : la montée des mouvements conservateurs et religieux dans de nombreux pays occidentaux. Cette atmosphère pesante se retrouvait partout autour de nous. Nous voulions dénoncer cette ambiance globale opressante, même lorsque nous essayons de nous en protéger.
La religion et sa dénonciation est-elle une source d’inspiration ?
Kitty A. Austen : Je pense qu’il faut faire une distinction importante. Ce n’est pas la spiritualité ou la religion en elles-mêmes qui nous préoccupent. Ce qui nous dérange, c’est leur instrumentalisation pour servir des agendas politiques, autoritaires ou coloniaux. Ce n’est pas la foi qui est dangereuse, mais l’abus de pouvoir.
En même temps, l’imagerie chrétienne reste fascinante. J’ai grandi plusieurs années en Espagne et les processions catholiques m’ont profondément marquée. Voir ces statues traverser les rues, ces foules avancer ensemble, c’était à la fois magnifique et inquiétant. Cette iconographie est devenue un langage visuel puissant que j’utilise souvent dans mon écriture.
“Good Boy” critique les mécanismes d’oppression sociale, mais la chanson ne semble pas offrir de porte de sortie. Pourquoi ? C’est très pessimiste
Jon : Parce que la première étape n’est pas forcément la révolte. La première étape, c’est de prendre conscience de la situation dans laquelle on se trouve. Good Boy parle de ces personnes qui suivent le chemin qu’on leur a toujours présenté comme le bon : travailler, consommer, obéir aux règles. Ce n’est pas tant une critique des individus que du système lui-même.
Le passage central de la chanson pose une question simple : est-ce qu’au milieu de la nuit, vous êtes-vous jamais demandé quel sens donner à votre vie ? Beaucoup de gens ressentent ce doute mais ne l’affrontent jamais. La chanson s’arrête volontairement là.

Pensez-vous que les artistes ont une responsabilité politique ?
Jon : Je pense qu’on demande parfois trop aux musiciens. Une chanson dure trois ou quatre minutes. C’est très difficile d’y faire entrer toute la nuance nécessaire pour traiter des sujets complexes. J’admire énormément des groupes comme Rage Against The Machine parce qu’ils y parviennent.
Notre responsabilité principale est d’être honnêtes. Certaines personnes trouveront peut-être dans nos chansons la force de remettre en question une relation toxique ou une vision négative d’elles-mêmes. C’est déjà énorme. Toutes les batailles ne sont pas politiques.
Vos concerts sont réputés pour leur intensité. Que ressentez-vous lorsque vous quittez la scène ?
Kitty : Honnêtement, c’est parfois très difficile. Certaines chansons parlent de choses extrêmement personnelles. Quand je chante “The Beast”, je pense souvent à ma mère. Je revis des émotions très profondes et cela peut être épuisant.
Je suis actuellement en train d’apprendre à trouver une distance suffisante pour continuer à interpréter ces morceaux chaque soir sans me détruire émotionnellement. Je veux conserver l’authenticité, mais il faut aussi apprendre à survivre à cette intensité.
Jon : Pour nous, monter sur scène, c’est le moment où tout le reste disparaît. Les problèmes, le travail, les contraintes de l’industrie musicale : tout s’arrête. Nous cherchons cet état de présence totale où il ne reste que la musique et l’instant présent. Quand cela fonctionne et que le public est avec nous, l’expérience devient presque spirituelle.
Tous les membres du groupe vivent-ils les concerts de la même manière ?
Jon : Pas exactement. Kitty porte les paroles, donc son expérience est forcément différente. Mais nous partageons tous cette sensation étrange de mélange entre euphorie, fatigue et émotion. Après un concert, nous avons souvent besoin de nous retrouver ensemble pour analyser ce qui s’est passé et réfléchir à la manière de rendre le spectacle suivant encore meilleur.
Douze ans après les débuts du groupe, qu’est-ce qui vous rend le plus fiers ?
Kitty : D’avoir continué. C’est aussi simple que cela. Nous avons tous dû jongler entre le groupe et des emplois à côté. Nous avons vu nos amis acheter des maisons, construire des carrières traditionnelles, fonder des familles. Nous avons choisi une autre voie.
La disparition de ma mère m’a également aidée à comprendre que je faisais exactement ce que je devais faire. Depuis ce moment-là, je ne compare plus ma vie à celle des autres.
Jon : Je suis fier de notre fidélité à notre vision. Nous avons toujours refusé de suivre les tendances ou de faire ce qui semblait commercialement le plus logique. Cela nous a peut-être ralentis, mais c’est aussi ce qui nous définit aujourd’hui.
Votre collaboration avec Last Train a semblé très naturelle ( Saint Agnes a ouvert des concerts de Last Train en France). Pourquoi ?
Kitty : Parce qu’au-delà des différences musicales, nous partageons la même honnêteté émotionnelle. Ils jouent avec leurs tripes, comme nous. Leur public l’a immédiatement compris. Quand des artistes acceptent d’exposer leurs émotions sans filtre, cela autorise aussi le public à faire la même chose.
Comment décririez-vous le public français ?
Jon : C’est probablement l’un des publics les plus attentifs que nous ayons rencontrés. Les spectateurs français prennent le temps d’écouter. Ils observent, ils absorbent ce qui se passe sur scène. Pour nous, cette qualité d’attention est parfois plus précieuse qu’une agitation permanente dans la salle.
Vous jouez un Metal punk avec des apports abrasif d’electro. Peut-on imaginer Saint Agnes explorer encore davantage les musiques électroniques ?
Jon : Absolument. Nous ne savons jamais vraiment où nous allons. L’émotion restera toujours au centre de notre musique, mais tout ce qui l’entoure peut évoluer. Peut-être que nous ferons un jour un morceau drum & bass. Peut-être autre chose. Ce qui est certain, c’est que nous continuerons à suivre notre curiosité plutôt que les attentes des autres.
