7/1/2026

"La musique comme refuge"- Manu Lanvin défend le blues face à la morosité du monde

Man on a Mission n’est pas une référence directe au titre des Black Keys, mais plutôt un clin d’œil à l’esprit des Blues Brothers. Ce titre incarne une conviction profonde : celle que les artistes sont, chacun à leur manière, porteurs d’une mission. Dans un monde traversé par les tensions et l’incertitude, la musique devient un refuge, un souffle, un espace de lumière. Jouer récemment au Bataclan, un lieu chargé d’histoire et d’émotion, a renforcé cette idée : les salles de concert doivent rester des lieux de partage, de célébration et de paix. Plus que jamais, Manu Lanvin érige la musique comme essentielle face à la morosité ambiante. [Interview réalisée par Emma Forestier]

Photo DR

Man on a Mission, paru le 10 octobre 2025, est souvent présenté comme un album centré sur le songwriting plutôt que sur la virtuosité. Pourtant, des titres comme Did You See Judy rappellent l’importance du riff et de l’énergie électrique. Comment as-tu trouvé l’équilibre entre narration et expressivité instrumentale ?

Je n’ai jamais cherché l’équilibre comme on résout une équation. Il n’y a pas de calcul, pas de méthode, pas de théorie. Je n’ai pas pris de cours, je n’ai pas appris la musique de manière académique. Tout part de l’instinct. Des émotions, des mots, d’un geste presque animal.

Quand une phrase sonne juste, quand un accord touche quelque chose, je n’ai pas envie d’en rajouter. Je crois beaucoup à cette idée que trop de maîtrise peut tuer l’élan. Il y a une forme d’alchimie fragile dans la musique, quelque chose qu’on ne doit surtout pas chercher à contrôler. Dès qu’on veut trop bien faire, on perd la vérité.

L’album possède une identité très affirmée. Comment as-tu défini sa ligne directrice avant d’entrer en studio ?

Je n’avais pas de concept figé. Juste l’envie de faire un disque qui traverse plusieurs courants, qui ne s’enferme dans rien, et qui pourrait presque venir d’une autre époque.

On a tendance à parler de la musique comme d’un art mineur, mais je ne crois pas à ça. La musique n’a pas peur. Elle se déplace librement, elle traverse les décennies, elle se nourrit de tout ce qu’elle touche. Je voulais un album qui accepte cette liberté, sans se poser la question de savoir s’il est moderne ou rétro. Juste sincère.

Ton jeu privilégie l’impact et la lisibilité, même dans des arrangements denses. Comment travailles-tu la dynamique et le vocabulaire guitaristique sans tomber dans la surcharge ?

Je ne suis pas derrière un écran ou noyé dans des consoles. Je joue d’un instrument, mes musiciens jouent des leurs, et on s’écoute vraiment. C’est presque physique.

Je crois beaucoup à la beauté comme boussole. Quand quelque chose sonne juste, on le sent immédiatement. C’est notre repère. Et quand une recette fonctionne, pourquoi la fuir ? Le danger, ce n’est pas la répétition, c’est l’artifice. Tant que ça reste vivant, ça vaut le coup.

Blues et metal partagent une grammaire commune : pentatonique, tension, résolution. Comment cette filiation influence-t-elle ton écriture ?

Le metal est arrivé bien après le blues, mais il en porte les cicatrices. Le blues est né de conditions de vie difficiles, d’un besoin viscéral de dire les choses, de survivre presque. Le metal est une autre réponse à cette même nécessité.

Quand on voit ZZ Top invité au Hellfest, on comprend que cette filiation est évidente. Les guitaristes savent d’où ils viennent. Ils s’intéressent à l’histoire du rock, à ses racines. Dans le blues, il y avait déjà des sons saturés, une façon presque violente d’attaquer l’instrument. Une urgence, une tension. Rien n’est vraiment neuf, tout se transforme.

De nombreux musiciens metal revendiquent le blues comme racine. Que reconnais-tu dans cette filiation, à la fois originelle et circulaire ?

Une honnêteté brute. Une manière de dire les choses sans détour. Le blues et le metal se répondent : l’un murmure là où l’autre hurle, mais l’intention est la même. C’est un cercle qui ne se ferme jamais. Chaque génération réinterprète la douleur, la colère, la joie aussi, à sa manière.

Quels artistes ont marqué ta jeunesse, et existe-t-il un riff metal que tu aurais rêvé de composer ?

Il y a un type qui s’appelle The Rival, avec une performance vocale complètement folle. Il y a aussi Alex, le chanteur de Slater de Privalo.

Et puis bien sûr Robert Johnson, Elmore James… des fondations.

Côté metal, Rage Against the Machine, surtout leur premier album. Il a amené quelque chose de radicalement nouveau dans la façon de penser la guitare. Une modernité brute. Van Halen, Hendrix… ce sont des géants, mais parfois l’impact ne se mesure pas à la virtuosité pure. Ce qui compte, c’est ce que ça déclenche chez celui qui écoute.

Photo DR

Le metal valorise l’attitude et la rébellion. Retrouves-tu ces notions dans le blues, sous une autre forme ?

Oui, profondément. Le blues, c’est une rébellion contenue. Une dignité dans la douleur. Là où le metal explose, le blues résiste. Mais au fond, c’est la même énergie. Deux langages pour dire la même urgence.

L’intensité émotionnelle du blues peut-elle rivaliser avec la catharsis du metal ?

Sans aucun doute. Elle est peut-être moins spectaculaire, mais souvent plus profonde. Elle agit lentement, comme une brûlure intérieure. Et parfois, c’est encore plus violent.

Quel album de blues recommanderais-tu à un amateur de metal, et pourquoi ?

John Spencer Blues Explosion. C’est une énergie presque animale. Une façon d’être plus que de jouer. Il y a quelque chose de viscéral, de physique, qui parle immédiatement à quelqu’un habitué à l’intensité du metal.

En quoi cet album marque-t-il une étape particulière dans ton parcours artistique ?

C’est un point d’équilibre. Un moment où je ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Il regarde le passé sans nostalgie, et le futur sans pression. Il assume ce que je suis, simplement.

Manu Lanvin au Bataclan DR Photo: Dom Gilbert

Quel est, selon toi, le riff de légende ?

Difficile d’en choisir un seul, mais certains riffs de Rage Against the Machine ont redéfini ce que la guitare pouvait exprimer sans dire un mot.

Quel regard portes-tu sur les guitaristes metal adeptes de la haute voltige ?

Ça fait partie du show, et certains sont réellement impressionnants. Je respecte ça. Mais à la longue, ça peut m’ennuyer. Je ne crois pas que les meilleurs guitaristes fassent forcément les meilleurs concerts. Le show, ils le maîtrisent parfaitement, et c’est très bien. Mais quand il ne reste que la performance, sans émotion, sans fragilité, moi, je décroche.

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