Chez Hypno5e, le metal est un medium qui raconte un voyage intérieur dans les zones troubles de la mémoire et de la folie. Depuis près de vingt ans, le groupe français construit un univers musical où se croisent tension et délicatesse, riffs massifs, et échappées instrumentales. Son nouvel album "Trame Noire" resserre encore cette matière foisonnante : plus dense, plus direct, mais aussi plus psychédélique, mais toujours traversé par cette mélancolie narrative qui rend sa musique immédiatement reconnaissable. Nous avons rencontré Emmanuel Jessua, fondateur, chanteur et guitariste et Pierre Rettien, batteur, pour parler de cette identité singulière, de la place des nouveaux musiciens dans l’écriture et des traumatismes qui affleurent dans ses œuvres. [Par François Capdeville]

Votre musique se vit comme un voyage cinématographique qui explore les tréfonds de l'âme humaine. Votre identité est vraiment singulière dans le paysage Metal...
Emmanuel : Je n’ai jamais vraiment conçu cela comme un choix réfléchi et stratégique. Pour moi, composer, c’est créer un langage dont on invente les codes et que les auditeurs apprennent peu à peu à comprendre. J’ai grandi avec la musique classique et le cinéma : j’aime les contrastes, les grands déploiements, mais aussi les silences, les voix parlées ou chantées et les changements de texture. Tout cela permet de multiplier les interprétations et de raconter autrement.
On entend des couleurs qui rappellent le rock progressif des années 1970. Quelles influences vous ont marqué ?
Emmanuel : Pink Floyd m’a beaucoup accompagné, même si toutes les influences ne sont pas forcément frontales.
Pierre : de mon côté, j’ai été nourri par Frank Zappa et le jazz fusion, notamment des musiciens comme John McLaughlin. Ce qui m’intéresse, c’est la finesse du jeu, les nuances et la façon dont chaque musicien peut déplacer la musique.
Dans quelle mesure, les nouveaux membres ont apporté leur personnalité à l’album ?
Emmanuel : La base des compositions était déjà en partie écrite, mais j’ai ensuite beaucoup travaillé en dialogue avec chacun. Charles et Pierre ont apporté leur propre manière d’interpréter les morceaux et nous ont poussé à revisiter certains passages.

Cette confrontation entre vision et interprétation vient donc enrichir l’écriture ?
Pierre : Exactement. Même lorsqu’une trame existe, le jeu réel transforme la composition. À chaque étape, on peut réinterpréter un morceau et lui donner une nouvelle direction.
Emmanuel : Nous sommes un groupe qui aime également le live et l’improvisation qui nous permettent d'ouvrir des nouvelles portes.
Hypno5e reste parfois associé à une scène de niche, très exigeante. Avez-vous souffert de cette singularité ?
Emmanuel : Je ne vois pas notre musique comme une musique de techniciens. La technique doit s’effacer : elle n’a d’intérêt que si elle sert l’émotion, la nuance et la poésie. C’est vrai que certains morceaux demandent une écoute prolongée, et que cela peut éloigner une partie du public. Mais sur cet album, nous avons justement cherché quelque chose de plus direct.
Vos œuvres abordent souvent le trauma, la mémoire et les zones obscures de l’esprit, sans apporter de réponses définitives. Qu’est-ce qui vous attire dans ces thèmes ?
Emmanuel : J’aime les albums qui posent des questions plutôt qu’ils ne donnent des réponses. Ils ouvrent des portes et laissent les interrogations ouvertes. Dans ce projet, je voulais explorer l’intérieur d’un personnage — ou de nous-mêmes. Le paysage devient alors porteur d’une mémoire enfouie, parfois de choses que l’on s’interdit de regarder.
La mémoire, l’enfance et les territoires perdus reviennent souvent dans vos albums. Est-ce une histoire que vous racontez différemment à chaque fois ?
Emmanuel : Oui, j’ai parfois l’impression de raconter la même histoire sous des formes différentes. Les mêmes interrogations reviennent, mais elles se déploient autrement selon le morceau ou l’album. Si elles continuent de m’habiter, c’est sans doute qu’elles restent sans réponse et c’est aussi ce qui me donne envie de créer.
Emmanuel, la collaboration avec ton père s’inscrit-elle dans cette continuité ?
Emmanuel : Je la vois avant tout comme une collaboration artistique. Nous partageons une esthétique et il existe des passerelles entre nos univers. Je ne la considère pas simplement comme un projet familial : c’est un dialogue créatif, comme celui que je peux avoir avec les musiciens du groupe.
Y a-t-il une œuvre qui représente particulièrement bien votre parcours jusqu’ici ?
Emmanuel : Alba, le film et l’album associés à ce projet, représente une étape importante pour moi. Avec l’équipe du film et le groupe, nous avons réussi à toucher quelque chose de fort. C’est une réalisation à laquelle je reviendrai sans doute comme à un repère dans mon travail.

Quelles sont les prochaines étapes à conquérir?
Emmanuel : Une tournée arrive, et plusieurs projets sont déjà en préparation. J’ai envie de sortir davantage de choses, d’aller au bout de projets restés en attente et de renouer avec l’acoustique, ainsi qu’avec des créations étroitement liées à l’image.
Un dernier mot pour celles et ceux qui vous suivent ?
Pierre : Merci pour votre soutien et votre curiosité. Continuez à venir nous voir en concert, à découvrir d’autres groupes et à soutenir la scène indépendante. Passez nous voir au merch et, si vous le pouvez, achetez les disques : c’est une manière concrète de faire vivre cette scène.
