14/5/2026

Deliverance : le grand voyage intérieur

Des synthés anxiogènes, des voyages immobiles, des trous noirs émotionnels et un banquet cosmique en guise de point final : avec The Voyager Golden Banquet, Deliverance pousse encore plus loin son metal cinématographique et organique. Pierre et Étienne évoquent un disque pensé comme une expérience sensorielle, où l’on se perd autant dans l’espace que dans sa propre tête.

Merci beaucoup déjà, je suis très contente de vous rencontrer. Donc, petite question un petit peu décalée dès le début. Si The Voyager Golden Banquet était un vrai banquet, qui vous voudriez convier, vivant, mort, fictif ?

Étienne : Eh ben, plein d'artistes. Je peut citer David Lynch, je pense que David Lynch serait une bonne idée. Kubrick, probablement. Et tout plein de musiciens mort [Rires]. De Syd Barrett à Jimi Hendrix. Et puis peut-être qu'on inviterait Watain aussi, pour foutre la merde !

Pierre : Hawkins aussi. Le scientifique Hawkins qui était dans un fauteuil. Il aurait pu nous raconter des trucs de malade, ce mec. Dans sa tête, c'était la folie.

C'est vrai que ça ferait un sacré mélange, tout ça ! [Rires]

Pierre : Oui, on ferait en plusieurs fois, je pense !

Donc là, avec cet album, vous partez dans l'espace musicalement, est-ce que c'est une manière un peu détournée de parler de choses qui sont très humaines et très terrestres, mais en prenant un point de vue un petit peu...

Pierre : Complètement, il y a de ça. De prendre du recul, justement, par rapport à soi ou au terrestre. Faire le point, ne pas s'énerver, voir ce qui se passe, prendre de la distance un peu par rapport à tout. Cette idée-là, c'est un voyage où on ne bouge pas forcément. On peut le voir de différentes manières. Ça peut être un vrai voyage spatial avec un vaisseau, tout ça. Ça peut être aussi le voyage intérieur, où tu voyages en toi, tu fais un peu ton bilan, tu regardes ce qui s'est passé ou pas, comment tu évolues, ce que t'es devenu.

Et pendant le travail de compo de l'album, vous étiez plutôt des astronautes disciplinés ou plutôt du genre à appuyer sur tous les boutons pour voir ce qui se passe ?

Étienne : Plutôt disciplinés, en réalité. Mais on voulait que ce soit un peu différent de l'album précédent, sans pour autant changer totalement le groupe. Mais l'album précédent était très écrasant, très lourd, et assez compliqué à écouter jusqu'au bout, en restant totalement lucide à la fin. On est un peu épuisés par cet album. Et donc, on avait envie de proposer un disque avec peut-être un peu plus de variations et des moments d'égarement qui laissent peut-être plus de place à différentes émotions qu'on n'avait pas explorées précédemment. C'est un album, je pense, plus contrasté, et parfois plus lumineux, plus apaisé aussi, même s'il y a des grands moments d'angoisse dans ce disque, des moments où on se sent peut-être pas bien, etc. Mais ce voyage, c'est un peu ça, c'est partir dans l'inconnu, et découvrir des choses sur nous-mêmes, et découvrir des sensations aussi. Ça a un lien aussi avec le côté un peu cinématographique. Donc, c'était un peu faire un pas de côté par rapport à l'album précédent, tout en restant quand même Deliverance. Il y a toujours quand même des marqueurs.

Pierre : Je ne pense pas qu'on appuie sur tous les boutons. On savait où on allait, donc il n'y avait pas à tester des choses. On savait plus ou moins à force de l'expérience, de la scène, des autres albums, ce qui marche, ce qui nous plaît, ce qui ne va vraiment pas marcher. Donc, c'est un peu aller pousser plus les curseurs, mais on savait quels curseurs pousser, je pense.

Étienne : En studio, en revanche, ça prenait souvent un peu de temps de trouver les bonnes...

Pierre : Oui, mais on savait où on allait quand même.

Étienne : Oui, mais sur ce qui est utilisation des machines, des synthés, etc., Pierre a énormément de matériel à disposition, et c'est la partie qui nous prend le plus de temps en studio. Ce n'est même pas enregistrer les batterie, guitare, chant, etc. C'est vraiment l'aspect purement synthé, machines, son, espace sonore. Ça, ça prend plus de temps, parce que parfois il faut qu'on teste plusieurs synthés pour réussir à trouver le son qui convient à ce moment-là. Et on a parfois fait beaucoup de versions d'un même passage avant de trouver ce qu'il fallait. Je pense notamment au refrain de "Chasing the Dragon". On a vraiment fait plusieurs versions en n'étant pas complètement satisfaits. Et on a fini par prendre un biais totalement différent pour réussir à être satisfaits de ce qu'on avait fait.

Tu disais qu'il y avait le côté lumineux et en même temps le côté un peu effrayant. Moi, mon ressenti, c'est plus le côté un peu dérangeant qui a prédominé. Mais pas dans le mauvais sens du tout, au contraire. Je suis une grande fan de films d'horreur, etc. par exemple, un film comme Heredity. Je ne sais pas si vous l'avez vu.

Pierre : J'adore.

J'ai adoré ce film. Il y a un petit côté malaisant qui n'est pas un truc frontal. Et là, j'avais un petit peu, pour moi, ce genre de ressenti.

Pierre : La petite fille qui perd sa tête, c'est frontal quand même ! Je sais pas ce qu'il te faut de plus ! [Rires]

[Rires] Non, mais je parlais plus sur l'ambiance générale !

Étienne : Pour le coup, je comprends tout à fait ce que tu veux dire !

Pierre : Il est un peu rétro, ce film. Oui, carrément. Dérangeant, oui. Mais après, tout ce qui est nouveau, tout ce qui est un peu dans l'espace, c'est un côté toujours angoissant. Donc, on a essayé aussi de tirer là-dessus.

Étienne : Quand tu fais des sons un peu trop noirs, notamment par exemple sur "As Above, So Below", je comprends tout à fait que ça puisse t'angoisser. C'est absolument... Peut-être que d'autres, avec ce genre de son, peuvent se sentir apaisés au final.

Moi, je dirais que c'est la piste, justement, qui m'a le plus... Pourtant, c'est un interlude. La voix robotique, tout ça. Et puis, le message qui est en plus très ambigu, parce qu'il peut être à la fois pris de manière très bienveillante et en même temps très menaçante.

Étienne : Tu as tout compris !Complètement. C'est exactement ça. Et c'est vraiment ce que vous recherchez, en fait, avec cet album. Un genre d'équilibre.

Pierre : Oui, d'équilibre. C'est exactement le mot... on m'a demandé de mettre des mots sur l'album. Et moi c'est exactement ça, le mot que je mets. Équilibre. C'est aussi un besoin d'équilibre, je pense. J'avais besoin d'équilibre. Et du coup, besoin que ça matche. Peut-être de bien tout doser. C'est pas évident. Tu peux vite tomber d'un extrême à l'autre. En fait, la vraie quête de beaucoup de choses, c'est ça. C'est le dosage qui fait que tu équilibres bien les choses. Et c'est là que ça fonctionne. Parce que quand tu mets un curseur trop haut, c'est bien au début, mais vite, c'est lassant. Donc là, il fallait trouver la bonne dose de tout.

Étienne : Oui, qu'il y ait un kaléidoscope plus large d'émotions sur ce disque. Et je comprends tout à fait les angoisses que tu as ressenties et la pression, parce que c'est l'idée [Rires]. C'est un moment dans le disque où, dans le voyage interstellaire qu'on a élaboré, c'est le moment où on est en train de rentrer dans le trou noir. Le trou noir étant le titre "Ground Zero", le titre qui suit. Et ensuite, on passe dans d'autres dimensions et on arrive à quelque chose de plus lumineux sur le titre d'après, qui a un côté épique, [à Pierre] comme tu disais. Plus de force. Et oui, il y a d'autres moments assez angoissants, d'autres moments plus apaisants. Je pense qu'on joue là-dessus sur plein de sentiments différents qui peuvent être parfois contradictoires. Et je pense que selon les gens, selon le bagage de chacun, on peut ressentir les choses peut-être assez différemment dans ce disque-là. Mais en tout cas, c'est ce qu'on a essayé d'exprimer.

Et pour les gens qui ont écouté les albums précédents, est-ce que vous pensez qu'ils s'attendent à ce qu'il va y avoir sur cet album ou est-ce qu'ils vont être vraiment surpris ?

Pierre : Je pense qu'il y a une suite logique quand même. Ça avance, c'est une suite logique. Après, la prod de l'album précédent était complètement différente. Est-ce qu'ils vont s'attendre à une prod comme ça ? Je ne sais pas. Mais oui, c'est une évolution, pour moi, qui me paraît logique. Après, je ne suis pas auditeur. Je ne sais pas. Pour les gens, l'album va leur tomber comme ça du jour au lendemain dessus. Mais nous, on l'a travaillé. Il est arrivé à maturation. On a eu des processus. On sait pourquoi on a fait ça, telle ou telle chose. Les gens, non. Donc, ce n'est pas évident de se mettre dans leur tête et dans leur peau. Mais je pense que c'est assez logique. Et on reste fidèles à ce qu'on est.

Étienne : Finalement, à chaque album, on a évolué tout en ne se transformant pas totalement. Mais on a à chaque fois essayé d'ajouter une dimension supplémentaire et d'explorer des contrées qu'on n'avait pas forcément osé ou pu faire au préalable. Clairement, ce nouvel album, c'est le fruit aussi des expérimentations et des choses qu'on a osé faire sur le précédent et que là, on exploite encore plus. Par contre, avec un souci par rapport au précédent, d'avoir un album un peu plus digeste dans sa durée et, [à Pierre] comme tu disais à propos de la prod, un peu plus accessible à ce niveau-là. Tu vois, plus lisible, entre guillemets. Ça reste de la musique extrême, mais je pense que cet album est plus compréhensible dans sa globalité et plus facile d'accès par rapport au précédent qui est vachement plus… je pense, plus dur.

Est-ce que des fois, vous vous mettez des freins sur des choses que vous auriez envie de faire et vous vous dites : « Peut-être que là, ça ne va pas cadrer ? »

Étienne : Je ne sais pas.

Pierre : Il faut peut-être me mettre un peu de frein, sinon je peux partir vite et puis faire des trucs de toutes sortes [Rires]. Je ne sais pas. J'ai tendance à vouloir avancer plus vite et tout, peut-être. Sinon, non, entre nous, on ne se met pas de frein. On sait où on va, comme je t'ai dit. Donc non, il n'y a pas vraiment de frein. On sait ce qu'on sait faire. On sait ce qu'on ne sait pas faire à force de jouer ensemble, de se connaître. Soit de se connaître mutuellement ou de se connaître soi-même. Donc tu vas là où tu te sens le mieux tout en essayant de progresser et d'apporter quelque chose de nouveau. On essaie sinon de faire des petites surprises sur autre chose. Des petits trucs cachés.

Étienne : J'ai l'impression quand même qu'à chaque disque, on arrive à faire des choses qu'on n'avait pas fait précédemment tout en n'étant pas entièrement transformés. On reste Deliverance. On a une personnalité, j'ai l'impression, qui transparaît sur l'ensemble de nos disques. Mais oui, dans cet album-là, par exemple, je pense que "Headspace Collapse" est un titre assez nouveau pour nous et qui est le fruit d'une évolution de plusieurs années ensemble et de quatre albums ensemble. Ça nous permet de développer encore d'autres choses. Mais ça se fait assez naturellement, en vérité. Et on ne se pose pas trop de questions. En revanche, on commence à se dire – ça c'est mon cas personnel – quand j'écris des morceaux et que j'ai l'impression vraiment de l'avoir fait plusieurs fois avant, je m'auto-censure un petit peu. Je me dis : bon, ça c'est bien, mais s'il faut qu'on se répète, il faut vraiment que ce soit sur un morceau qui soit vraiment absolument génial. Si c'est un bon morceau sans plus et que j'ai l'impression de l'avoir déjà fait précédemment, en général, ça ne vaut peut-être pas trop le coup de le développer. Mais on se sent assez libres et je pense que, encore une fois, avec ce nouvel album-là, il est probable que ça nous ouvre encore d'autres portes pour les prochains. C'est pas trop angoissant à ce niveau-là. On se sent ni enfermés, ni en totale transformation. À chaque fois, on est dans une évolution constante et naturelle, je trouve.

Et pour la suite, il y a déjà des idées ? Ou pour l'instant, il n'y a rien ?

Étienne : Aucune. [Rires] Tout à fait honnêtement, aucune. On vit pleinement l'album en ce moment. On n'est pas du tout passé à autre chose. Pas du tout, puisqu'on ne l'a pas encore vécu sur scène. Et d'ailleurs, il nous a fallu un bon moment pour passer à autre chose entre Neon Chaos et notre nouvel album. Il nous a fallu quand même quelques années de maturation et même, ce qui nous a vraiment permis de passer à autre chose, c'est le changement de batteur. Parce qu'on avait déjà beaucoup de titres écrits avec le batteur précédent et en vérité, on a quasiment tout jeté pour démarrer une page blanche avec le nouveau batteur. Donc là, c'est clairement la vie, ce changement de batteur, qui nous a imposé un changement. Et tant mieux, parce que ça nous a permis de faire un disque probablement plus différent que ce qu'on était en train de faire.

Moi, j'ai deux coups de cœur particuliers sur l'album. C'est "The Banquet Part I" et "Chasing the Dragon". J'aime bien le côté un petit peu plus pêchu. Après, j'écoute beaucoup de black, donc forcément, ça me parle plus immédiatement. Et j'ai trouvé dans celle-ci qu'il y avait des moments où ça m'évoquait un tout petit peu - alors, c'est subtile, hein - mais ça me faisait penser à Bal-Sagoth, je sais pas si ça vous parle...

Étienne : Je ne connais pas du tout !

C'est un projet de black sympho, très porté sur les synthés. Et en fait, pour moi, le parallèle, c'était dans le fait que ça évoque vraiment beaucoup d'images à l'écoute de la musique. Et vous, vous pensez aussi beaucoup par images quand vous composez ?

Pierre : Pour moi, "Chasing the Dragon", je me vois chasser le dragon ! [Rires]

Étienne : Littéralement !

Pierre : Mais oui, ça s'appelle « Voyager », donc il faut voyager. Il faut se faire des films dans sa tête. Il faut que l'album parle. Il faut voir des continents différents .Moi, j'ai besoin d'avoir des images pour pouvoir écrire des textes derrière sur différents sujets. J'ai besoin de développer mon imagination. J'ai rien à revendiquer, moi. Dans mes textes, il n'y a rien de politique, il n'y a rien de tout ça. Ça ne me parle pas. Moi, je suis plus comme un enfant qui écrit des histoires, qui invente des trucs, tout ça. Donc oui, moi, j'ai besoin de voir les images, que la musique soit associée à des images.

Étienne : Et je trouve ça rigolo, ce que tu dis sur les références, parce que chacun peut voir des références là où il l'entend. Et je trouve ça super qu'on nous it souvent sorti des références, notamment dans le black metal. Nous, on en écoute, mais pour autant, on n'est pas des spécialistes. Il y a des groupes que j'aime vraiment énormément, du style Watain, Satyricon, c'est vraiment des groupes que j'aime beaucoup. Et je connais plutôt bien, sans être un spécialiste, mais je les connais globalement plutôt bien, pareil pour Pierre. Mais pour autant, on n'a pas une connaissance véritable de la scène en tant que telle, tous les groupes un peu plus underground, etc. On n'est pas des spécialistes du genre. Et donc quand des gens qui sont plus des spécialistes nous sortent des références, moi je prends ça comme un compliment, parce que c'est cool. C'est rigolo que des gens citent une musique qu'on ne connaisse pas, en se disant, moi ça m'a évoqué ça. Je trouve ça super, ça me donne souvent envie d'écouter. Et parfois je me dis : ah ouais ! Ou : non, pas du tout, je vois pas le rapport ! [Rires] Mais c'est super, parce que la musique, on projette toujours ce que nous, on a comme bagage dans ce qu'on écoute. Et c'est très bien quand les gens nous sortent des références qu'on n'a pas. Parce qu'en plus, dans la musique qu'on fait, j'aime bien mettre des clins d'œil à droite, à gauche, à des groupes, et ils passent souvent inaperçus. Et je te dirais pas qui ! Mais j'ai des clins d'œil à d'autres groupes de black metal. [Rires]

Et est-ce qu'il y a d'autres influences un petit peu cachées, je sais pas, Annie Cordy, Benabar, j'en sais rien… [Rires]

Étienne : Des influences de la honte ?

Pas nécessairement, mais auxquelles on ne penserait pas forcément en écoutant votre musique.

Pierre : Benabar, c'est chaud ! [Rires généraux] Franchement, je préfère Annie Cordy !

Ah, ça, moi aussi, très clairement !

Pierre : On écoute des trucs chacun différents, donc, passé un certain âge, t'es influencé, mais sans le savoir, par tout ce que tu écoutes, ou par tout ce que... C'est ça, en fait. Je pense, forcément, qu'on doit avoir plein d'influences dans tous les sens. On est quatre, avec quatre styles différents. Sacha, c'est plus "Monsieur Sludge". Voilà, quoi. Dans tous les sens. Je pense que ça doit être assez riche d'influences. En tout cas, je l'espère.

Étienne : Et puis, ça va du rock de la fin des années 60, début 70, cycle progressif, etc. Même les Doors, tu vois. On est capable d'être fasciné autant par les Doors que par Morbid Angel, et tout ce qu'il y a entre. Par Radiohead, par YOB, plein de trucs comme ça. Récemment, parce que c'est pas un groupe qui est mort et qui existe encore, Oranssi Pazuzu, clairement, parmi les groupes dans un style affilié au black metal, qu'on apprécie vraiment quoi. Mais, de là à te dire que ça transforme notre vision de la musique, pas forcément. Ça peut ajouter des petites touches à droite à gauche, nous donner envie de bousculer encore plus ce qu'on fait ou ce qu'on sait faire. C'est le cas notamment avec des groupes plus indie-rock et du milieu rock-psyché comme King Gizzard [and the Lizard Wizard], des genres de trucs que moi j'aime beaucoup. Ça ne me transforme pas, c'est mon groupe préféré de ces dernières années, mais ça ne me fait pas pour autant, d'un seul coup, écrire de la musique comme eux. Par contre, ça me donne parfois des idées de bousculer des trucs, tout en gardant mes riffs à moi. Y a pas de raison que je trnasforme ça. Mais des cheminements de pensée peuvent être transformés par ça. Ça peut m'amener à avoir envie peut-être de déconstruire un morceau en deux parties, des choses comme ça. Ou de te dire, tiens, si on fait un disque, quand on arrive à la fin, il faut qu'on rappuie au début. Toutes ces choses-là peuvent nous influencer. Mais effectivement, on écoute de la musique depuis 40 ans, on s'est construits en écoutant énormément de musique. Il n'y a plus de groupe aujourd'hui qui nous transforment comme quand on a 15, 20, 25 ans, où d'un seul coup, on est totalement impacté par un groupe qu'on aime. Et ça peut vraiment nous transformer en tant que personne. Ça, on l'a vécu tous.

Pierre : Moi, ce qui m'a mis une claque, c'est en regardant des concerts des années 70, des groupes progressifs de l'époque. En regardant la liberté qu'ils avaient dans tout ce qu'ils faisaient. Je trouve qu'en tout cas, dans le milieu rock, on a perdu un petit peu cette liberté sur scène, de faire tout ce qui se passe dans notre tête. Peut-être que je ne fréquente pas assez les endroits où il se passe ça. Mais ouais, cette folie, on l’a perdue un petit peu, je trouve. C'est très sage parfois, ça se veut metal, mais ça reste sage.

Étienne : En tout cas, à notre niveau, on essaie d'avoir cette liberté.

Pierre : Sur scène, on ne l'a pas encore totalement.

Étienne : En tout cas, artistiquement, on essaie de toujours avancer. Ça, c'est sûr.

Tu parlais de morceaux scindés en deux, etc. C'est vrai que l'album est varié, les compos ne sont pas linéaires. Quand, dans un morceau, par exemple, "Turn On [Tune In, Drop Out"]… J'ai toujours du mal avec le titre de celui-ci, parce que dans ma tête j'ai : "Stop, Drop and Roll", mais c'est aps ça du tout ! [Rires] Quand vous composez un morceau comme ça, vous savez, dès le début, où vous voulez aller ? Ou ça vient un petit peu à l’instinct, au fur et à mesure ?

Étienne : Ça, c'est vraiment un titre de répète. J'ai juste proposé ce riff-là au groupe. Et on a vu qu'en fait, ça se déroulait un peu tout seul après. J'ai juste trouvé une idée supplémentaire pour avoir un refrain à un moment. Et en fait, ce thème de base, qui est le premier riff, nous suffisait à faire l'ensemble d'un morceau assez psychédélique malgré tout, où c'est le même thème qu'on répète quasiment pendant huit minutes, à part le moment où on change de riff pour le refrain. Et la deuxième moitié du morceau, qui est totalement instrumentale, il n'y a plus de voix, c'est juste le même thème, mais qui dure deux fois plus longtemps dans sa figure rythmique. Et juste de faire ça fait que ça change un peu, mais c'est quand même un peu pareil. L'idée, c'était de proposer un titre qui te donne l'impression de revivre un peu toujours la même journée, sans que ce soit exactement tout le temps pareil. C'est le cœur du voyage interstellaire, tu vois, quand ça dure très longtemps, et que tu ne sais pas où tu vas, et que ça peut durer des années, et que t'as l'impression de revivre toujours la même chose. Et ce titre-là, il était très simple à mettre en place. On n'avait pas de but fini, on savait pas exactement où on allait. Et quand on a abordé le titre dans sa première partie, qu'on l'a terminé rapidement, on s'est dit : tiens, on n'a qu'à faire la même chose, mais en version plus calme, et dans une autre signature rythmique. Après, on a cherché juste les arrangements, les thèmes qu'il fallait rajouter. Je ne sais pas combien de temps ça a pris, ça, je ne m'en souviens pas. Mais en vrai, quand on a abouti à ça, ça aurait même pu durer encore plus longtemps, en vérité. Ça peut durer très très longtemps, ce genre de choses. Ça peut même durer un album complet, selon moi.

Pierre : Moi, je voulais un titre un peu punk. Tu vois, à la Darkthrone, un riff, quelques accords, tout est lâché, t'as tout dit en quelques accords. Moi, j'adore Nirvana, il n'y avait pas des milliards d'accords à profusion. On allait droit au but. Et la première partie du titre, c'est ça, c'est direct. T'as un couplet, un refrain, un couplet, un refrain, et c'est plié. Ça, j'aime bien, ce côté plus direct, plus punk. Ça me parle.

Et l'album est quand même très cinématographique. Si c'était la BO d'un film, ce serait quoi ? Ce serait plutôt une odyssée contemplative ? Plutôt un cauchemar spatial ? Ou plutôt quelque chose qui resterait entre les deux, avec cette ambivalence, comme l'album ?

Étienne : Moi, je ressens un lien fort avec 2001 [l'Odyssée de l'espace] et Interstellar, clairement. Même dans la manière dont l'album est construit. C'est un peu un fantasme d'imaginer qu'on pourrait coller notre musique sur ces images-là, tu vois ?

Pierre : Moi, j'aimerais bien la voir sur La Montagne sacrée, de Jodorowsky. Je ne sais pas si tu l'as vu. Là, un truc complètement... Un film, il n'y a pas d'histoire, il n'y a rien. Tu te prends une expérience, et c'est super beau, super visuel. Et la musique qui accompagne ça, oui. Carrément, oui.

Étienne : Ou un film de Lynch qu’il aurait écrit sur notre musique, tu vois ? Ça, ça aurait été un fantasme. Irréalisable !

Les deux derniers titres, c'est une conclusion de l'album, mais est-ce que c'est vraiment une fin ? C'est une transformation ? C'est un point de non-retour ? Ou c'est, au contraire, le début d'autre chose ?

Pierre : C'est un point, on fait le point. On voit ce qui s'est passé, ce qui s'est dit, ce qui a été traversé. On se pose, on fait le bilan. C'est un peu le côté bilan, je trouve. Et après, à toi de voir si, une fois l'album fini, tu repasses pour refaire un tour ou pas. Moi, je vois ça comme un point d'orgue, un bilan. Ons e pose. C'est un peu plus "repos", je trouve. En tout cas, la dernière, Part 2. C'est vraiment ce côté banquet. On se retrouve autour d'un repas tous ensemble et on clôture quelque chose, on repart sur quelque chose de nouveau. On ne sait pas. Ça peut être une fin, un début.

Étienne : Ça peut être un peu tout ce que tu as dit là, en vérité. C'est ça qui est rigolo, c'est que le fait que ça s'arrête comme ça net, laisse la place aussi de se dire : « Attends, c'est vraiment la fin ? Il y a vraiment le néant après ? Il n'y a rien du tout ? ». Moi, j'aime bien laisser les gens sur le fait que tu ne sois pas sûr de ce que tu puisses comprendre, toi. Donc, je trouve ça chouette qu'il y ait plusieurs interprétations possibles.

Et si à la fin de ce voyage, on arrivait sur une planète, ce serait une planète habitable ou non ?

Pierre : :Je crois que ce serait la planète Terre.

On revient sur Terre ?

Pierre : Ben qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ailleurs ?

Étienne : Je pense qu'on referait les mêmes conneries ! [Rires]

Pierre : On n'a rien à faire ailleurs. On a envie de voyager, on a envie de partir. Mais quoi faire ? Ça fait rêver, tu vois. Mais une fois que tu... Tu t'imagines toute seule sur la Lune ?

Pas particulièrement !

Pierre : Tu ferais quoi ? Tu écouterais pas de musique, il y aurait un son dégueu ! Ce serait un calvaire. On a toujours envie d'ailleurs sans regarder ce qu'on a autour de nous, c'est un peu le problème. C'est aussi un peu pour ça, ce voyage. C'est un voyage vers nulle part. C'est un voyage, tu restes chez toi, quoi. Tu te poses, tu fais le point. Tu essaies d'apprécier les choses simples. Je le vois comme ça. On retourne chez soi. Il n'y a pas eu de voyage, en fait ! C'était un mytho, on vous a raconté n'importe quoi. Il n'y a jamais eu de voyage. Oubliez. [Rires] C'est juste Golden Banquet, il n'y a pas de voyage.

Étienne : D'ailleurs on n'est pas allés sur la Lune ! [Rires généraux]

Et si les scientifiques envoyaient l'album dans l'espace comme la petite plaquette et que les aliens l'interceptaient, ils en penseraient quoi d'après vous ?

Étienne : J'espère qu'ils aimeraient bien !

Pierre : J'ai déjà eu cette question, et moi je n'ai pas fait pour ça. J'ai pas un ego énorme pour me dire je veux que mon album perdure et tout. C'est juste un clin d'œil à ce projet que je trouve un peu ouf dans les années 70-80. C'est génial de penser l'espace comme ça, on voyait qu'il y avait vraiment un goût. Puis après ils ont arrêté du jour au lendemain. Mais je sais pas, c'était cool. Je pense que ça donne une envie d'ailleurs, ça faisait un peu rêver les gens. On a envie de se demander : tiens, qu'est-ce qu'il devient ce disque qui doit être encore en train de voyager. Je trouve ça beau. C'est une belle histoire pour une fois, qu'un gouvernement... Parce que c'est les Etats-Unis, c'est pas une blague, quand même. Ça fait très naïf, très désuet. Je trouve ça très poétique pour un gouvernement de faire ça. Je trouve que c'est rempli de poésie de cloisonner dans un disque toute l'histoire de l'Égypte, des Pharaons, des Grecs, de mettre un peu de Mozart, un peu de ci, un peu de ça, et puis le discours d'un président américain, on va pas l'oublier ! Je trouve ça naïf. Je trouve ça beau. Ça m'a beaucoup plu, cette histoire. Ça m'a beaucoup plu.

C'est comme les petites bouteilles à la mer qu'on lance quand on est gamin.

Pierre : Oui, mais fait par un gouvernement américain et pas par un gamin. C'est ça qui est beau.

Étienne : Je serais ravi si notre musique était écoutée par des extraterrestres. Mais on l'a plutôt fait pour les humains, pour nos camarades terriens, pour leur proposer un moment d'évasion en espérant que ça leur parle. [Rires]Voilà. Mais est-ce que les extraterrestres auraient l'impression de voyager en écoutant notre album ? Je ne sais pas du tout.

En termes de live, vous avez déjà fait des grosses scènes. Qu'est-ce qui vous parle le plus ? C'est de jouer au Hellfest ou c'est de jouer dans une petite salle ?

Pierre : Moi, tout. J'aime bien les petites salles. Après le Motocultor, on a fait un Glazart. J'étais content de retourner au Glazart. Plus de proximité avec les gens. Après, le Hellfest, c'était ouf parce que le chapiteau était blindé. J'ai besoin de la présence des gens. Et quand tu es dans une mainstage du Motocultor le matin, la présence des gens est quand même plus difficile... Une mainstage, c'est énorme. Et moi, pour un rien, je pense à autre chose. Je suis très déconcentré sur scène. Je pense à autre chose. Et là, tu regardes à droite, à gauche, on n'est pas la tête d'affiche, on n'est pas le gros groupe. Et là, comme c'était le matin, à gauche, je voyais de la pelouse vide, à droite, de la pelouse vide, et je me suis dit : oh, c'est vide un peu. J'étais sorti du truc. J'ai besoin que ça soit plein. Peu importe où. J'aime bien quand la salle est pleine. Mais ça peut petre tout petit, je m'en moque. J'aime bien quand il y a du monde et une chaleur humaine. J'ai besoin de la chaleur humaine. J'arrive pas à faire semblant. Je ne suis pas assez artiste ni musicien pour ça, genre, quuoi qu'il arrive, c'est le show. Moi, j'y arrive pas. Je n'ai pas cette mentalité ni cette trempe pour faire ça. J'ai besoin du retour des gens.

Étienne : Mais c'est sûr que pour le groupe, ça nous a donné une exposition évidente de participer aux festivals. Aujourd'hui, il y a tellement de festivals en France et ailleurs. On a la chance d'avoir beaucoup de festivals de qualité. Quand on peut jouer dans ces festivals, c'est le meilleur moyen pour que les gens nous découvrent. Et souvent dans de bonnes conditions. Les festivals sont très bien organisés et tenus par des gens sérieux.

Pierre : On était toujours très bien accueillis.

Étienne : On était toujours dans des conditions géniales.

Pierre : Au Hellfest, je sais pas comment est accueilli Metallica, mais j'avais l'impression d'être quelqu'un. On se sent pas "le groupe du matin". Quand tu vas au Hellfest, l'équipe qui t'entoure, c'est pas...

Étienne : On ne te prend pas par-dessus la jambe.

Pierre : Sur scène, tu es dans des chaussons. Tu es bien. Les gros groupes, j'en sais rien, mais les petits groupes sont super bien accueillis. C'est un truc de dingue. Ils mettent vraiment les moyens pour tout le monde. C'est fort.

Étienne : C'est toujours quelque chose de très positif pour des groupes de se dire qu'on n'a pas fait ça pour rien. On se retrouve quand même au Hellfest devant beaucoup de monde. Ça se passe très bien, on est fiers de notre concert. On a des retours super. Les gens sont contents de nous avoir vus et de nous avoir découverts. Les 3/4 nous ont découverts ce jour-là. C'est hyper touchant. C'est pour ça qu'on bosse dans une cave pour écrire des morceaux et les enregistrer. C'est agréable de pouvoir partager ça dans des moments comme ça avec les gens. Un club avec 50 personnes qui sont hyper contentes de te voir, c'est tout aussi agréable. Du moment que les gens sont touchés par ce qu'on fait. Peu importe le nombre, quand il y a des gens qui viennent nous voir pour nous dire :  « ça me touche vraiment », ça nous touche en retour. C'est vraiment pour ça qu'on fait de la musique.

Pour défendre ce nouvel album sur scène, il y a déjà des choses prévues, il y a déjà des choses certaines ?

Étienne : Quelques trucs déjà. On fait notre release party au Petit Bain à Paris le 29 mai avec Nature Morte et Aetheria Conscientia. Et on est programmés au Tyrant [Fest] aussi cette année. On l'avait déjà fait il y a 3 ans, et on se retrouve à nouveau au Tyrant. C'est super cool. Là, on bosse pour être programmé sur d'autres festivals.

Pierre : Le Tyrant, aussi fait partie des festivals où, comme je te disais, on est super bien accueillis. C'est cool. Les gens sont très sérieux. L'équipe qui tient, ils sont bons. On est contents d'y retourner. C'était une bonne expérience. Content de la renouveler.

Dans le public aussi, c'est une bonne expérience !

Pierre : Ouais, c'est bien. C'est bien mené. Ce n'est pas évident de faire un festival et de mener le truc. Ça demande quand même des gros sacrifices, du temps, beaucoup de bénévolat. Force à eux.

En termes de scénographie, est-ce que vous avez prévu quelque chose de particulier ?

Pierre : C'est pas évident la scénographie. On est obligés de voyager léger par rapport au coût. On est dans un petit van. On ne peut pas miser sur un décor de dingue. Il faut être minimaliste. Il faut gérer aussi tout ce qui est logistique. Là, on a une personne qui va nous accompagner pour les lumières. On va essayer de développer un peu le côté lumières. Et après, faire passer des choses sur scène. Je vais avoir un masque. Je vais avoir une tenue, etc. Je pense théâtraliser un peu plus la chose, pour offrir un spectacle complet aux gens qui se déplacent et ont payé. En faire quelque chose de valable..

Étienne : Oui, faire quelque chose de beau avec les moyens qu'on a.

Pierre : Oui, même si on rêverait d'avoir un camion qui nous suit avec tout un tas de trucs qui se passent sur scène. C'est les concerts que je préfère. Moi, je suis chaud. J'ai aucun problème pour payer un concert quand y a un shox de dingue. Ça, ça me dérange pas.

Étienne : Mais, oui, la grande première, c'est qu'on a quelqu'un aux lumières maintenant. Auparavant, pas du tout. On est content d'avoir quelqu'un dans notre équipe qui va pouvoir ajouter cette dimension visuelle à nos concerts.

Très bien. Merci beaucoup. On a hâte de découvrir tout ça sur scène !

Pierre et Étienne : Merci à toi !

Pierre et Étienne

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Orsola G.

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