11/5/2026

Avec Sheeple, Franck Carducci dissèque une société polarisée

Franck Carducci a frappé un grand coup avec la sortie de  Sheeple, son quatrième album studio, le premier depuis 2019, sous l’égide du légendaire label britannique Cherry Red Records. Une fois encore, l’artiste nous convie à un voyage en terres rock, où les paysages sonores oscillent entre douceur mélancolique et tempêtes électriques, entre confidences acoustiques et élans flamboyants.  À l’image de The Answer (2019), mosaïque riche et contrastée, Sheeple déploie une palette d’ambiances multiples. Mais cette fois, l’œuvre dépasse le simple cadre d’un nouvel opus : elle s’impose comme une déclaration, une vision affirmée du monde et de l’art, presque un geste de souveraineté créative où Carducci revendique pleinement sa voix et son univers. [Interview réalisée par Emma Forestier]

"Sheeple"

En quelques mots, comment te présenterais-tu à celles et ceux qui s’apprêtent à te découvrir ?

Je suis Franck Carucci, artiste français. J’ai débuté ma carrière en 2011 et je m’apprête aujourd’hui à sortir mon septième album studio, tous conçus comme des projets solos. Parallèlement, je tourne beaucoup à l’international avec mon groupe. Mes albums sont désormais publiés sur un label anglais, ce qui reflète aussi l’orientation internationale de mon parcours.

Ton nouvel album Sheeple verra bientôt le jour. Peux-tu nous ouvrir les portes de sa création et nous parler des âmes qui ont cheminé à tes côtés pour lui donner vie ?

À mes débuts, je n’avais pas de groupe. J’ai toujours baigné dans la musique, enregistrant des démos chez moi, sur mon ordinateur. Les retours étaient encourageants, mais le déclic est venu le jour où j’ai rencontré Steve Hackett. J’ai assuré une première partie en acoustique, et il m’a dit quelque chose de très simple : « Si tu fais un album à ton nom, Fais-le pour toi d’abord ». Le lendemain, je commençais l’enregistrement de mon premier album.

Comme je n’avais pas de groupe fixe, j’ai fait appel à différents musiciens que je connaissais, créant une sorte de patchwork humain et artistique. Cette approche est restée la mienne au fil des albums. Plus tard, Steve Hackett m’a même proposé de jouer sur le second disque, sorti en 2015. Depuis, chaque album solo est une nouvelle aventure, avec des collaborations différentes.

On murmure que cet opus serait le plus ambitieux de ton parcours. Est-ce aussi ainsi que tu le ressens ?

C’est difficile à dire, comme si l’on me demandait de choisir entre ses enfants. Ce n’est pas un album concept à proprement parler, mais pour la première fois, il existe un véritable fil conducteur reliant tous les morceaux. En ce sens, oui, il est sans doute plus ambitieux que les précédents.

Le titre Sheeple évoque une société docile et manipulée. Est-ce une thématique centrale pour toi ?

J’ai écrit cet album pendant le confinement. J’y ai observé une société de plus en plus polarisée, divisée en camps opposés, où chacun est persuadé de détenir la vérité. Ceux qui ne pensent pas comme nous ont forcément tort. C’est ce mécanisme qui m’a interpellé.

Le cœur de l’album, c’est ce « nous contre eux ». Il y a une réflexion sur la bien-pensance, sur ces certitudes parfois rigides. La période du Covid, notamment autour des débats sur le vaccin, a cristallisé ces tensions. Ce paradoxe m’a fasciné : au fond, nous sommes tous, à un moment ou à un autre, le « mouton » de quelqu’un d’autre. C’est de là que vient le titre Sheeple.

Tu sembles puiser dans le rock des années 1970 tout en inscrivant ta musique dans le présent. Comment fais-tu dialoguer ces deux temporalités ?

Je refuse d’utiliser l’intelligence artificielle ou de trop lisser ma musique. Je préfère l’imperfection sincère à une perfection froide. J’aime entendre une voix parfois fragile mais habitée. Je défends cette authenticité.

Aujourd’hui, l’écosystème musical a changé : il faut être présent partout, raconter des histoires, exister sur les réseaux. Mais malgré cela, je tiens à conserver ce son qui me touche profondément. J’essaie de trouver un équilibre entre modernité et fidélité à mes racines.

Peux-tu nous parler du titre “Sweet Cassandra” ?

Je suis passionné de mythologie grecque, et j’aime intégrer ces références dans mes albums. Cassandra, princesse dotée du don de clairvoyance mais condamnée à ne jamais être crue, m’a toujours fasciné.

On pourrait presque la considérer comme la première « complotiste » de l’histoire — à tort, bien sûr. Cette idée m’a permis de faire un parallèle avec notre époque, notamment durant la crise du Covid.

Le morceau est construit en trois parties. La première pose le récit. La seconde est instrumentale : j’y ai voulu un thème à la flûte, avec deux versions superposées, comme un voyage dans le temps. La troisième, au piano, imagine Cassandra arrivant en 2019 pour annoncer une catastrophe imminente… sans être écoutée. C’est une manière de prolonger sa malédiction dans notre monde contemporain.

Quels guitaristes t’ont particulièrement marqué ?

David Gilmour, Steve Vai, Jeff Beck… Ce ne sont pas des guitaristes qui sont identifiées comme des guitaristes de métal à proprement parlé mais ils sont profondément liés par une même sensibilité.

Le metal est souvent associé à une sincérité brute. Est-ce un langage qui correspond à ton projet ?

Absolument, et encore plus sur scène. Le live est essentiel pour moi : j’y développe une dimension visuelle forte, avec de la mise en scène, de l’humour, et une volonté de donner au public bien plus qu’un simple concert. Je veux offrir une expérience.

Un mot sur la pochette de l’album ?

Elle joue sur l’absurdité du concept : un mouton qui devient artiste, qui monte sur scène… comme pour rappeler que nous sommes tous, à certains égards, des “sheeple”.

Et la suite ?

Après l’Angleterre, une belle tournée nous attend, notamment en Allemagne, ainsi que plusieurs festivals cet été. L’aventure ne fait que commencer.

Photo : Mat Ninat Studio

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