Depuis 1983, l’ombre portée de Megadeth n’a cessé de s’allonger. Les chiffres impressionnent : cinquante millions d’albums vendus, un Grammy Award, des milliards d’écoutes, des classements au sommet du Billboard, mais ils ne suffisent pas à dire l’essentiel. L’essentiel se trouve dans des œuvres qui ont façonné le langage du Metal moderne : Peace Sells… But Who’s Buying?, Rust In Peace, Countdown To Extinction. Des disques qui ne se contentaient pas d’être influents, mais qui imposaient une vision. Les années récentes ont démenti toute idée de déclin. Dystopia, salué et récompensé, puis The Sick, The Dying… And The Dead! ont montré un groupe toujours animé par une énergie combative, refusant la posture muséale.

En début d’année sur les réseaux, comme lorsqu'on glisse une vérité trop lourde pour être criée, Megadeth s’apprête à tirer sa révérence. Dave Mustaine, entouré de Teemu Mäntysaari, James LoMenzo et Dirk Verbeuren, referme ainsi un chapitre ouvert il y a plus de quarante ans, à une époque où le thrash metal n’avait pas encore trouvé sa grammaire définitive.
Pour ce dernier album, le groupe a choisi la continuité plutôt que la rupture. Chris Rakestraw, déjà à l’œuvre sur Dystopia et The Sick, The Dying… And The Dead!, reprend les commandes. Son approche, rigoureuse et sans fioritures, épouse parfaitement l’esthétique de Megadeth : un son net, tendu, sans chaleur factice, où chaque instrument occupe sa place comme une pièce d’architecture nécessaire.
Ce dernier opus s’inscrit dans cette dynamique : non comme un adieu mélancolique, mais comme une affirmation. Dès l’ouverture, le ton est donné. La musique est anguleuse, resserrée, volontairement abrasive. Les guitares tracent des lignes tranchantes, la section rythmique impose une tension constante, et la voix de Dave Mustaine, nasillarde, âpre, irréductible, se dresse au centre du dispositif. Elle ne cherche ni l’apaisement ni la conciliation : elle énonce, accuse et persiste.
La production privilégie une forme de vérité sonore presque inconfortable. La batterie de Dirk Verbeuren frappe avec une précision implacable, la basse de James LoMenzo ancre le discours, tandis que les guitares de Mustaine et Mäntysaari dessinent un paysage sonore fait d’angles vifs et de fractures maîtrisées.
Avec Let There Be Shred, Megadeth convoque un imaginaire de fin des temps où la guitare devient langage ultime. Les riffs y sont incisifs, les rythmes changeants, et les soli de Teemu Mäntysaari témoignent d’une inspiration vive. Le refrain, scandé comme un mantra célèbe la communion électrique du metal à l’état pur.
La reprise de Ride The Lightning, constitue sans doute le moment le plus chargé de sens. Coécrit par Mustaine à l’aube de sa trajectoire, le morceau revient ici sans être transformé. Megadeth en respecte la structure originelle, en conserve l’élan, tout en l’imprégnant de sa propre âpreté, affirmant une résonance dans l'histoire mythique du Metal. Ce disque final se distingue par ce qu’il refuse. Il n’y a ici ni nostalgie appuyée, ni célébration de soi.
Megadeth choisit la tension et la rigueur. Le groupe ne se raconte pas : il agit. Sans bouleverser les fondements de son art, Megadeth s’efface en pleine maîtrise, fidèle à une identité forgée dans l’exigence et la confrontation. Onze titres comme une ligne tendue jusqu’à la rupture, qui condensent une vision du thrash metal façonnée au fil des décennies. Lorsque les amplis se tairont, le nom continuera de résonner, non comme une relique, mais comme un repère.
La trajectoire s’achèvera sur la route, avec la tournée d’adieu This Was Our Life, attendue notamment au Hellfest 2026, ainsi qu’en Belgique et en Suisse. Et, à la veille de la sortie, le film Behind the Mask offrira un dernier regard sur les coulisses de cette œuvre terminale, comme on observe une flamme avant qu’elle ne s’éteigne. Megadeth ne dit pas adieu. Il s’arrête. Et dans ce silence à venir, son écho demeurera.
Texte : Emma Forestier
Photos : François Capdeville
Tipping Point
I Don’t Care
Hey, God?!
Let There Be Shred
Puppet Parade
Another Bad Day
Made To Kill
Obey The Call
I Am War
The Last Note
Ride The Lightning (Bonus Track)